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Nigeria / Entretien

«Il y a toujours eu un double discours de l'Etat nigérian sur Boko Haram»

Des membres de la secte islamiste Boko Haram.
Des membres de la secte islamiste Boko Haram.

Au Nigeria, Boko Haram étend peu à peu sa zone d’action. La secte islamiste a revendiqué le double attentat-suicide qui a frappé cette semaine la ville de Sokoto, dans le nord-ouest du pays. Et presque chaque week-end dans le nord-est, son fief, des églises chrétiennes sont la cible d’attaques. Que penser de la réponse des autorités ? Faut-il privilégier le dialogue ? Avec qui négocier ? Et autour de quoi ? Eléments de réponse avec Benjamin Augé, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

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Est-ce qu’il y a un lien entre le double attentat contre deux postes de police de Sokoto au Nigeria cette semaine, et le récent changement à la tête de l’appareil sécuritaire du pays ?

Oui, il y a un changement très important qui a été opéré à la fin du mois de juin où le responsable de la sécurité auprès du président nigérian, a été changé. Le nouveau, en charge de la sécurité depuis un mois, s’appelle Sambo Dasuki. Il vient de Sokoto et est issu de la famille du sultan actuel de Sokoto, puisque c’est son oncle. Au niveau du symbole, je trouve que c’était très important de montrer à ce nouveau responsable de la sécurité nationale que la partie ne serait pas très facile, même s'il vient du nord, contrairement à son prédécesseur qui venait du sud. Actuellement, il essaie justement de voir un peu toutes les grandes élites des Etats du Nord pour tenter de renouer le contact qui avait été apparemment perdu, ou en tout cas pas suffisamment noué par son prédécesseur.

Les autorités ont plusieurs fois évoqué cette option du dialogue. Est-ce qu’on peut croire à l’efficacité des discussions ?

Le problème, c’est qu’il y a toujours eu une espèce de double discours de l’Etat nigérian quand, en 2011, les premiers attentats ont commencé, en particulier à Abuja. Une rhétorique s’était mise en place, qualifiant les gens de Boko Haram de terroristes. Dans le même temps, il y a eu justement un effort de l’armée pour écraser tous les gens qui se réclamaient de Boko Haram. Evidemment, cela a aussi permis de tuer des personnes qui n’avaient absolument aucun lien avec cette mouvance. Cette politique a énormément durci le mouvement. Puis, un changement de ton s’est peu à peu opéré avec l’idée qui revient de plus en plus dans la bouche des autorités, qu’il est nécessaire de négocier.

Mais, s'agissant de discussions, avec qui doivent-elle s'instaurer ? Boko Haram n’est pas un groupe monolithique ?

C’est un gros problème. C’est une sorte de nébuleuse avec beaucoup de groupes qui n’ont pas forcément de liens entre eux et une organisation à sa tête qui est un petit peu confuse comme pourrait l’être al-Qaïda dans une grande partie du monde. Et discuter avec un leader ne signifie pas forcément pouvoir contrôler la totalité du mouvement. Progressivement, le mouvement s’est autonomisé. Plusieurs cellules se sont certainement créées dans les différents Etats du nord du Nigeria. Or, un chef en mesure de contrôler toutes ces cellules, capable d'arrêter l’effusion de sang, est de plus en plus difficile à trouver.

Est-ce qu’on peut faire une comparaison avec le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, le Mend, avec qui justement l’Etat fédéral avait négocié ?

Il y a forcément une comparaison à faire avec le Mend qui a commencé en 2006 et qui s’est arrêté officiellement en 2009 avec l’amnistie. Par la violence, par les kidnappings, ils ont obligé l’Etat à leur proposer quelque chose. C’était non seulement une aide financière à tous les gens qui acceptaient de rendre les armes, mais aussi une formation. Aussi, du point de vue du Nord qui souffre beaucoup de la pauvreté, qui a certainement moins d’infrastructures et moins de facilités que le Sud – en tout cas c’est la vision des gens du Nord sur le Sud – cette amnistie présidentielle de 2009 accordée par l’ancien président Umaru Yar'Adua a été très difficilement vécue. Forcément, on ne peut pas s’empêcher de penser que cela a radicalisé les gens du Nord : si la seule manière pour faire en sorte que le gouvernement discute réellement est la violence généralisée ; « on » va évidemment suivre le même chemin.

Mais sur quoi pourrait négocier Boko Haram ? Sur des revendications économiques aussi ?

C’est cela qui est très difficile à comprendre. Quelles sont exactement leurs revendications ? Elles ne sont pas vraiment économiques. Si on écoute leur porte-parole, c’est une application stricte de la charia, ainsi qu'une sorte d’autonomie du nord musulman qui aurait moins de comptes à rendre à l’Etat fédéral. Mais c’est certainement plus compliqué que cela. En particulier quand on regarde qui est susceptible de les soutenir financièrement pour qu’ils aient cette capacité d’avoir des actions dans tous les Etats du Nord, y compris à Abuja en août dernier sur le siège de l’ONU. Il faut qu’ils aient des aides. Le fait que le pouvoir bascule au Sud et en particulier en ce Sud du delta du Niger, forcément cela crée des frustrations auprès d’une certaine partie des élites du Nord et qui d’une certaine façon pourraient aider Boko Haram. D’ailleurs, cela a été rappelé par le président qui en a parlé à plusieurs reprises, disant qu’il fallait absolument éviter des connexions entre les élites politiques du Nord, qui ont eu le pouvoir à un moment donné, et Boko Haram.

Dans les soutiens aussi de Boko Haram, est-ce qu’on peut parler d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ? Par exemple, le président du Niger affirmait très clairement qu’il y avait des éléments de Boko Haram au nord du Mali. Qu’en sait-on, finalement ?

On n’en sait pas grand-chose. C’est-à-dire que la plupart des grandes chancelleries, que ce soit les Etats-Unis ou la France, en parlent en disant que les liens sont avérés, qu’ils ont des informations, etc. Nous, on a assez peu d’informations. Par contre, certains des membres de Boko Haram se sont entraînés à l’étranger. On a un cas particulier : Abubakar Adam Kambar, mis sur la liste des terroristes par les Américains, il y a à peu près un mois. Kambar a été arrêté en 2007 par les autorités nigérianes pour s’être entraîné justement en Algérie. Donc le fait que certains éléments de Boko Haram soient sortis pour s’entraîner, soient partis en Algérie pour se former par exemple avec al-Qaïda au Maghreb islamique ou par des anciens éléments du GSPC [Groupe salafiste pour la prédication et le combat], est absolument avéré. Après, quel est le vrai lien organisationnel au sommet des deux mouvements, c’est très compliqué à dire. Les preuves en tout cas nous manquent actuellement pour le certifier.

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