Cinéma / « Après la bataille »/ Entretien

Yousry Nasrallah : «Pourquoi faites-vous la distinction entre réalité et histoire ?»

"Après la bataille", un film de Yousry Nasrallah, avec Bassem Samra, Menna Chalaby, Nahed El Sebaï, Salah Abdallah.
"Après la bataille", un film de Yousry Nasrallah, avec Bassem Samra, Menna Chalaby, Nahed El Sebaï, Salah Abdallah. MK2 Diffusion

Après la bataille, c’est le dernier film de Yousry Nasrallah qui sort ce 19 septembre en France et en Egypte. C’est un long métrage politique et engagé à propos d’une révolution qui est finalement toujours en cours : l’histoire d’une rencontre et d’une relation troublante entre un cavalier pauvre et illettré et une jeune femme aisée, intello et féministe. On est en plein Printemps arabe, en pleine révolution égyptienne. Entretien.

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Après la bataille, c’est une fiction sur fond de révolution de la place Tahrir. Une fiction ancrée dans la réalité ou ancrée dans l’histoire ?

Pourquoi faites-vous la distinction entre réalité et histoire ? C’est un peu avec cette démarche avec laquelle j’ai commencé. Il y a des gens qui vous disent ‘pour l’histoire, il faut attendre que la réalité aille à la morgue’ [rires] et qu’on se mette à la disséquer.

Parce que vous avez réagi très rapidement, vous étiez au cœur des évènements pour tourner le film ?

Oui. Quand on fait du cinéma, c’est toujours un rapport avec les gens et avec la réalité. Et quand une réalité vous prend tellement le cœur, les sens, l’esprit, il ne faut pas se gêner d’en parler.

C’est un énorme chantier ce tournage : 46 jours de tournage répartis sur huit mois. Et donc vous tournez en même temps que les évènements. J’imagine que pour vous, pour votre équipe, cela a été absolument épuisant et extrêmement stressant ?

Et très joyeux aussi. Quand on raconte des histoires de souffrances, à quel point on souffre en faisant un film, on ment un peu. On était tous assez heureux d’avoir la possibilité de raconter une histoire et en ne considérant pas la vie comme ennemi à l’histoire que nous voulons raconter, c’est-à-dire tout ce qui se passait dehors, au lieu d’être l’ennemi de notre fiction, l’alimentait.

Avez-vous construit le film au fur et à mesure des évènements ?

Tout à fait. On avait une petite histoire comme ça au départ, mais au fur et à mesure qu’on avançait, et pas seulement en se servant des évènements, mais en se servant aussi d’une meilleure connaissance des gens de qui nous parlions. C’est un film qui va vers des gens que nous ne fréquentions pas avant. Aller parler avec les gens de Nazlet el-Samman, le quartier dans lequel nous avons tourné qui est au pied des pyramides, c’était aussi découvrir une réalité que nous ne connaissions pas forcément et leur permettre de s’exprimer sur la réalité et nous, de raconter une meilleure histoire.

Vous décrivez ce tournage comme évidemment quelque chose de palpitant, pour l’Egyptien que vous êtes, quelque chose à la fois d’assez stressant, un mélange de tensions et d’espoir. Parfois, ça a été quand même extrêmement tendu. Par exemple le 8 juillet, lors de « l’incident du théâtre du Ballon ».

Le 8 juillet, c’était la manifestation qui était venue après « l’incident du théâtre du Ballon ». C’était un incident où les parents des martyrs de la révolution s’étaient réunis pour être honorés par une association. Et puis des gens, qui ont prétendu être aussi des parents de martyrs et qui en réalité étaient des flics en civil, ont attaqué le théâtre du Ballon qui est un grand théâtre presque au centre du Caire. Ils ont décidé que c’était honteux de célébrer les martyrs et de fêter les martyrs. C’était un moment où la manifestation du 8 juillet, qui devait avoir lieu après, avait comme sujet la Constitution.

Le référendum sur la Constitution ?

Non, la Constitution elle-même. Changer de Constitution. Réclamer une nouvelle Constitution et non pas un référendum. Donc c’était une manière de détourner les demandes de cette manifestation et un piège ! On a tourné sur la place Tahrir. Il y avait plein de flics en civil. On a évoqué la question dans le tournage. Vous le voyez dans le film : la question de la Constitution est évoquée dans la scène qui se passe entre comédiens. Quelqu’un a entendu et tout de suite, il y a eu une bagarre, camouflée de harcèlement sexuel contre les comédiennes. Après cela quand on a attrapé un des garçons qui était impliqué dans cette histoire, on a découvert qu’il avait un carnet de flic, donc c’était de la provocation pure et simple.

Ce film part d’un épisode réel, la charge des cavaliers…

Ce qu’on appelle « la bataille des chameaux ».

C’était sur la place Tahrir le 2 février 2011. Le héros Mahmoud, qui est joué par Bassem Samra, incarne un de ces cavaliers qui ont chargé les révolutionnaires à cette date du 2 février. Aujourd’hui, a-t-on la preuve que ces cavaliers ont été manipulés par les services de Mohammed Hosni Moubarak ?

Oui. On n’a même pas besoin de preuves. On le sait.

 

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