Mali / Union africaine

Pierre Buyoya : «le départ forcé de Modibo Diarra doit être un tournant pour le Mali»

L'ex-président burundais Pierre Buyoya est désormais en charge de l'épineux dossier malien au sein de l'UA.
L'ex-président burundais Pierre Buyoya est désormais en charge de l'épineux dossier malien au sein de l'UA. © Elyse Ngabire, journaliste à l’hebdomadaire Iwacu

La démission forcée du Premier ministre Cheick Modibo Diarra est-elle un mal pour un bien ? Plusieurs personnes le croient. Ainsi le médiateur burkinabè Blaise Compaoré, qui souhaite « un nouvel élan dans le processus de paix ». Mais qu'en pense l'Union africaine ? L'ancien président burundais Pierre Buyoya est le Haut représentant de l'UA pour le Mali et le Sahel. Il y a dix jours, il était encore à Bamako. De passage à Paris, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Vous condamnez les conditions du départ de Cheick Modibo Diarra mais en même temps vous notez avec satisfaction la nomination d’un nouveau Premier ministre. Est-ce que cela veut dire que pour vous l’incident est déjà clos et que vous êtes passé à autre chose ?

Pierre Buyoya : D’abord, l’Union africaine condamne les conditions dans lesquelles le Premier ministre Modibo Diarra a démissionné, forcé par les militaires. Deuxièmement, ce que nous souhaitons, c’est que cet incident malheureux soit un tournant pour le Mali, pour rebondir. Il faut donc que le nouveau gouvernement puisse s’atteler à faire sortir le pays de la crise le plus rapidement possible.

Vous connaissez Cheick Modibo Diarra depuis de nombreuses années. Est-ce qu’il est un petit peu responsable de ce qui lui est arrivé lundi ?

Je l’ai rencontré très récemment à Bamako, pusique j’étais là-bas du 2 au 4 décembre. Je pense qu’on ne peut pas dire qu’il peut être entièrement exonéré mais on aurait souhaité que cette impasse se dénoue autrement.

Mais quand vous l’avez rencontré justement à Bamako, et que vous lui avez demandé si, oui ou non, il avait l’intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle, que vous a-t-il répondu ?

Je crois qu’il ne s'était pas encore décidé sur cette question, malgré la décision de la Cédéao, malgré l’endossement de cette décision par l’Union africaine. Je crois qu’il hésitait encore. C’est probablement une des raisons qui serait derrière son éviction.

Ce départ forcé de Cheick Modibo Diarra, est-ce que ce n’est pas un coup d’Etat ?

Ce départ forcé, c’est quelque chose pour laquelle il faudra prendre des mesures pour que cela ne se répète pas. Parce que il pourrait y avoir une volonté de faire partir n’importe quel Premier ministre en transition, ou n’importe quel président qui ne plait pas à tel ou tel groupe, et ça se serait extrêmement dommageable.

Et que demain, ce ne soit pas le président Dioncounda Traoré, qui soit, lui-même, forcé de démissionner...

Absolument, c’est l’aspect inquiétant de ce qui s’est passé.

Dans votre communiqué, vous rappelez l’exigence de la subordination totale de l’armée malienne au pouvoir civil. Est-ce que cela veut dire qu’aujourd’hui c’est l’inverse, que le président Dioncounda Traoré est le subordonné du capitaine Sanogo ?

Non, je pense que nous faisons référence à l’immixtion de l’armée dans les institutions pour faire démissionner un Premier ministre. C’est ça que nous condamnons, c’est très précis.

Cela signifie-t-il qu’actuellement, le capitaine Sanogo, neuf mois après son putsch du 22 mars, reste le maître du Mali ?

Nous pourrions tirer ces conclusions mais il y a un président de transition qui immédiatement après, a nommé un Premier ministre de transition. Je préfère regarder vers l’avant pour que ce qui s’est passé ne se répète plus au Mali.

Mais franchement, Pierre Buyoya, est-ce que depuis lundi soir, le président Dioncunda Traoré n’a pas été plus spectateur qu’acteur ? Est-ce qu’il ne sort pas affaibli de cette crise ?

Je crois qu’il faut regarder les choses d’une façon positive. Moi je constate qu’il y a, au Mali, un président qui a accepté la démission du Premier ministre, qui en a nommé un autre. Il y a quelques mois, la Cédéao lui avait demandé avec insistance de nommer un vrai gouvernement d’union nationale. C’est ça qui est utile et le reste cela ne m’intéresse pas beaucoup.

Pensez-vous que Diango Sissoko doit avoir les mêmes exigences que son prédécesseur Cheick Modibo Diarra, concernant les pouvoirs du Premier ministre ?

J’espère que la confusion qui était là, à savoir un Premier ministre ayant les pleins pouvoirs, ayant même une autorité supérieure à celle du président, est derrière nous.

Mais les pleins pouvoirs du Premier ministre étaient prévus par les accords du 6 avril dernier ?

Aujourd’hui, il y a une nouvelle situation et nous souhaitons, sur base de la Constitution de 1992, que le président préside et que le Premier ministre fasse ce que la Constitution prévoit comme fonction d’un Premier ministre.

Reste la question essentielle : le nord du Mali. Ce n’est que du bout des lèvres que le capitaine Sanogo accepte une éventuelle force militaire internationale sur le territoire malien. Son coup de force de lundi, était-ce pour retarder ou pour compliquer le déploiement d’une telle force ?

Je reviens d'un séjour là-bas, j’ai écouté beaucoup de gens dans la classe politique et j’ai écouté l’opinion publique. Je crois que les voix qui sont contre l’intervention de la force africaine sont très minoritaires.

Mais le capitaine Sanogo n’est pas du tout enthousiaste à l’idée de voir arriver une force militaire de la Cédéao, qui pourrait réduire sa marge de manœuvre à Bamako ?

L’idée même de ce concept d’opération, c’est l’armée malienne comme base et la force africaine en soutien. Je ne vois donc pas de raison pour le capitaine Sanogo et les autres de refuser cela. Donc nous espérons que cet événement malheureux soit un tremplin pour sortir de la crise.

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