France / Sahel

Otages français au Sahel: «Ils sont les otages de la situation géopolitique»

Quatre des six otages français enlevés en 2010 au Niger, dans une vidéo diffusée par Aqmi le samedi 8 septembre 2012.
Quatre des six otages français enlevés en 2010 au Niger, dans une vidéo diffusée par Aqmi le samedi 8 septembre 2012. AFP/Sahara Medias

Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) a donné des nouvelles des Français enlevés il y a plus de deux ans, dans le nord du Niger. Dans un message vidéo enregistré par l’un des principaux leaders du mouvement terroriste, les ravisseurs expliquent que les otages sont en vie, mais que les négociations sont bloquées par Paris. Spécialiste des mouvements islamistes radicaux, Mathieu Guidère analyse les enjeux de ces négociations.

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Ce message est en fait une réponse à une vidéo du frère d’un des otages qui avait fait part de sa colère et de son inquiétude le mois dernier.

Oui, tout à fait, ce n’est pas moi qui le dis, mais le chef de l’organisation terroriste dans le sud, qui dit répondre à l’inquiétude des membres de la famille. C’est d'ailleurs une preuve qu’on peut contacter l’organisation, et que celle-ci est très attentive à ce qui est publié et aux messages qui sont adressés, y compris en français.

Alors le message a donc été enregistré par Abdelhamid Abou Zeïd. C’est l’un des principaux leaders d’al-Qaïda au Maghreb islamique. Est-ce que cela a une signification particulière, le fait que ce soit lui ?

Oui. Et il faut savoir qu’Abdelhamid Abou Zeïd n’est pas seulement l’un des principaux chefs d’Aqmi, mais c’est aussi celui qui détient les otages. On a véritablement un interlocuteur décisionnaire sur ce dossier-là.

Bien évidemment, il est en train d’instrumentaliser cette affaire des otages pour avoir plus de visibilité parmi la lutte des chefs qui secouent aujourd’hui Aqmi, entre globalement trois chefs qui se disputent le leadership dans le Sahel et la région saharienne.

Mais le message lui-même est optimiste. Il est positif, concernant les otages eux-mêmes, puisqu’on a une preuve de vie sur les otages à travers ce message. Il ne profère pas de menaces particulières à leur égard à ce stade, et il dit qu’il est ouvert à la négociation. On a donc une instrumentalisation du dossier, mais en même temps on a des signaux positifs que l’on peut interpréter aujourd’hui.

Concrètement, qu’est-ce que cette exploitation de la crainte des familles peut apporter au groupe terroriste ? C’est pour faire pression davantage sur les autorités françaises ?

Non, je crois que là c’est d’abord un message de communication entre chefs de la mouvance jihadiste dans la région. Il y a d'un côté un chef, Mokhtar Belmoktar, qui a fait sécession, qui est parti avec son groupe et a quitté Aqmi. Il y a un autre groupe concurrent, le Mujao, qui dispute à Aqmi son territoire et ses prérogatives sur les otages et les enlèvements d’otages. Et enfin Abou Zeïd, qui est resté dans Aqmi, mais qui essaie d’affirmer son leadership sur l’ensemble des autres.

Il s’agit donc en réalité de communication entre les groupes islamistes, mais avec en arrière plan, bien évidemment, ces otages qui sont toujours détenus et pour lesquels on ne voit pas se profiler une solution aujourd’hui.

Cette lutte, donc, entre les différentes mouvances d’al-Qaïda au Maghreb islamique, à quoi peut-elle mener dans les mois qui viennent ?

Ce qui est intéressant, c’est que si cette dissension est bien jouée, si on joue sur les divisions, il est possible de faire libérer les otages. Simplement, il faut probablement changer d’intermédiaire, changer de canaux, pour essayer de parvenir plus rapidement et plus efficacement au décisionnaire qui est Abou Zeïd sur ce dossier.

Actuellement, est-ce qu’on sait un petit peu comment se passent les négociations ? Le frère d’un des otages avait fait part le mois dernier de son inquiétude, il expliquait qu’il n’avait aucune information sur les négociations. Est-ce qu’on a une idée de ce que fait le gouvernement français ?

Malheureusement, c’est là que le bât blesse. Le gouvernement dit qu’il fait tout son possible pour faire libérer les otages, mais on ne sait pas, concrètement, avec qui il négocie. Manifestement, ce n'est pas avec les bonnes personnes, puisque Abou Zeïd dit ne pas être au courant de ces négociations.

Du fait de l’opacité, de la discrétion, en tout cas, autour des négociations, la crédibilité des négociateurs sur ce dossier est aujourd'hui remise en jeu. Surtout, elle est remise en cause par la durée exceptionnelle de cette détention. C’est le troisième Noël que ces otages passent en captivité. Il est donc clair que même si tout est fait pour les libérer, il est évident qu’il faut changer de méthode, changer de doctrine et changer de manière de faire, puisque ce n’est pas la bonne et ça n’aboutit pas à un bon résultat.

On sait que ces groupes terroristes avaient évoqué plusieurs fois la position de la France et le rôle qu’elle joue dans la préparation d’une intervention militaire dans le nord du Mali pour justifier leurs actions. La région est occupée presque entièrement par des groupes islamistes armés depuis maintenant plusieurs mois. Même si cette intervention n’est pas pour tout de suite, est-ce que ça a des conséquences sur la situation en ce moment dans la région ?

Oui, je crois malheureusement que l’annonce d’une intervention militaire et l’activisme de la France sur le dossier malien, et en particulier le soutien à une intervention militaire potentielle, a fait que la France est apparue, face à la discrétion des autres intervenants – les Américains sont très discrets, les Britanniques sont très discrets –, comme la seule puissance occidentale, pour ainsi dire européenne, qui veut absolument faire la guerre dans cette région.

Ce n’est pas du tout bon pour l’image de la France, et ça a des implications sur l’image des Français et sur leur sécurité dans toute cette région. Surtout qu'on part tout de même avec l'historique de l’ancienne puissance coloniale qui, pour intervenir dans un Etat qui n’est pas très stable et où le gouvernement n’est pas encore élu démocratiquement, soutient des pays limitrophes qui ne sont pas eux-mêmes tous des démocraties exemptes de tout reproche.

On est donc dans une situation très compliquée qui, aujourd’hui, met la France sur le devant de la scène, et la met comme une cible privilégiée pour tous les groupes qui vont du Nigeria jusqu’en Algérie.

Quelles conséquences très concrètes cette situation peut-elle avoir sur les otages ? Parce que dans le message, al-Qaïda au Maghreb islamique annonce que les otages sont vivants. On sent bien qu’il y a des pressions de plus en plus fortes sur Paris. Est-ce que ça peut s’exprimer, justement, par la situation des otages ou de nouvelles captures de Français ?

En tout cas pour l’instant, les otages qui sont déjà détenus semblent être les otages de la situation géopolitique et semblent être une carte de chantage entre le gouvernement et le groupe terroriste. Pour le reste, on l’a vu, ne serait-ce qu’au cours des derniers mois et puis la semaine dernière, des Français aujourd’hui sont menacés un peu partout, du nord du Nigeria jusqu’aux frontières du Sénégal, parce qu’ils sont ciblés comme des représentants de la France ou comme des représentants de la politique gouvernementale.

Il est donc clair que lorsqu’on est Français dans cette région, il faut faire très attention, y compris lorsqu’on assure sa sécurité. On a vu que les groupes terroristes pouvaient débarquer avec des commandos d’une vingtaine de personnes, et qui sont décidés à faire des otages parmi les Français.

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