Centrafrique / Politique

Situation précoccupante en Centrafrique

François Bozizé, président de la RCA
François Bozizé, président de la RCA DR

Selon Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste de la Centrafrique, la situation dans ce pays est préoccupante. La République centrafricaine est de nouveau traversée par une crise. La rébellion Séléka, qui avait menacé la capitale Bangui en décembre, retient depuis dimanche cinq ministres du gouvernement et menace de reprendre les hostilités si ses revendications ne sont pas satisfaites en urgence. Analyse.

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Roland Marchal, chercheur au CNRS
Roland Marchal, chercheur au CNRS DR

RFI : Roland Marchal bonjour… La situation en Centrafrique se dégrade et vous êtes assez pessimiste, vous, à court terme.

Roland Marchal : Disons que je pense que les accords de Libreville signés au mois de janvier étaient incomplets. C'est-à-dire qu’il leur manque un peu des conditions additionnelles sur le fonctionnement courant de l’appareil d’Etat, et également une franchise beaucoup plus grande des acteurs politiques. Ce qui fait qu’un certain nombre de conditions de clause de l’accord ne peuvent pas être remplies aujourd’hui, ou d’autres provoquent des tensions qui nous amènent à l’impasse actuelle.

Et donc vous prenez au sérieux les menaces de la rébellion Seleka, de reprendre les hostilités ?

Très au sérieux.

Vous ne croyez pas que la présence de 250 soldats sud-africains à Bangui va dissuader la Seleka ? Ils ont été déployés en janvier, à la demande du président François Bozizé.

Le départ des troupes sud-africaines est l’une des conditions non remplies des accords de Libreville. Je crois surtout qu’il faut se rappeler que les forces sud-africaines ne pourront pas intervenir dans un conflit entre Centrafricains. Ce serait ruiner l’image politique de l’Afrique du Sud. Donc, les forces sud-africaines peuvent protéger la présidence et peut-être dissuader des actions irresponsables dans Bangui, certes, et peut-être même que c’est positif de ce point de vue-là. Mais que sur le fond, effectivement, la Seleka est capable de prendre d’autres villes, de couper notamment la route vers le Cameroun, qui est quand même un axe essentiel d’un point de vue économique et est menacé, et que évidemment, derrière ça on a la perspective d’une crise humanitaire d’ampleur, dans un pays qui a peine à attirer l’attention internationale. Et donc, ça risque d’être une catastrophe pour la population centrafricaine, et tout ça, dans une relative négligence internationale.

Alors quelle est la part de responsabilité du président Bozizé ? Est-ce que cette situation le dessert vraiment ?

Ecoutez, je crois que l’une des ambiguïtés des accords de Libreville, c’est qu’il n’est pas exactement dans la position d’un président honorifique, et que, entré à Bangui après la signature des accords en janvier, il a usé de tous les pouvoirs qui lui restaient, et ils sont considérables, pour se rétablir politiquement, à la fois à l’intérieur du nouveau gouvernement – puisqu’il y a toujours le contrôle de ministères importants, ou bien il a des ministres délégués dans les autres ministères – et à la fois dans tout ce qui est l’appareil de sécurité – et puis également, il a su jouer des divisions de ses adversaires pour, disons, largement regagner le terrain perdu.

L’opposition lui reproche avec raison, donc d’une part, de n’avoir pas respecté la lettre de l’accord sur la présence des troupes sud-africaines, et surtout, si vous voulez, il y a une énorme inquiétude sur le statut des prisonniers politiques dont on ne sait pas aujourd’hui s’ils sont encore vivants ou s’ils auraient été exécutés dans un moment d’exaltation des soutiens du président.

On reproche à la Seleka de ne pas avoir transmis la liste de détenus qu’elle souhaite voir élargie. La rébellion n’est-elle pas en partie responsable de la situation ?

Elle est en partie responsable de la situation, d’abord dans sa désorganisation, alors qu’on voit effectivement au point de vue militaire, et qu’on a vu déjà dans la première phase du conflit, dans son traitement des civils. Et je crois aussi, il y a derrière ça une très forte désorganisation, qui fait que des gens continuent à être arrêtés dans Bangui. Et là aussi, vous remarquez que les Nations unies ne protestent pas. Et je crois que la Seleka aussi, a une responsabilité pour ne pas, effectivement, et les lister, et fournir ces listes aux médias centrafricains, de façon à ce que la discussion avec le gouvernement et la présidence se passe – non pas sur des dénonciations de politiques– mais sur le statut d’individus qui auraient disparu.

Et est-ce que cette désorganisation déteint sur Martin Ziguélé, pressenti pour représenter les mécontents et l’opposition, lors de la prochaine présidentielle en 2016 ?

Ecoutez… Je crois que 2016 c’est quand même très loin. Là, on est dans une situation où, dans deux mois, la saison des pluies va commencer, et disons, toutes les inquiétudes qu’on peut avoir, sont dans les jours et les quelques semaines qui viennent, avant la saison des pluies.

Le Premier ministre peut -peut-être- absolument rétablir son influence et son autorité ; peut-être que dans chacun des camps, des gens qui sont les plus raisonnables peuvent faire valoir leurs arguments. Peut-être que les Etats de la région, notamment le Congo Brazzaville qui est le médiateur, et le Tchad, joueront enfin le rôle qu’on attend d’eux, comme facilitateurs de cet accord de paix. Mais il faut aussi envoyer des messages, il faut soutenir ce nouveau gouvernement d’Union nationale. Bon… Est-ce que la France fait tout ce qu’elle peut, de ce point de vue-là ? On peut se poser la question.

Paris aurait dû inviter le Premier ministre de transition ?

Ah oui ! Je crois que non seulement il aurait dû l’inviter, mais il aurait surtout dû le faire savoir. Paris est tout à fait sensible et entend bien… et voit ce Premier ministre avec de la sympathie. Je crois qu’il est important que la population centrafricaine le sache. De ce point de vue-là, ce n’est pas simplement l’invitation formelle. C’est aussi un message politique à son gouvernement tout entier, au-delà du Premier ministre, et puis évidemment, la population centrafricaine qui, disons, entend tout et n’importe quoi sur le rôle de la France dans ce pays.

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