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RDC

Tshivis Tshivuadi: «En RDC, la presse fait le service minimum pour survivre»

Tshivis Tshivuadi.
Tshivis Tshivuadi. Source : www.jed-afrique.org

« Brisez les chaînes de la censure et de l'autocensure ! ». C'est l'appel que lance l'organisation congolaise Journalistes en danger (JED), ce vendredi 3 mai, à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Il faut dire que sur le territoire du Congo-Kinshasa, les ONG recensent chaque semaine au moins trois atteintes à la liberté de la presse. Tshivis Tshivuadi est le secrétaire général de Journalistes en danger, il était ce vendredi 3 mai l’«Invité Afrique» de RFI.

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RFI : Y a-t-il des journalistes en prison aujourd’hui au Congo ?

Tshivis Tshivuadi : Oui, nous avons au moins quatre journalistes derrière les barreaux, à Kinshasa et en province, c’est-à-dire à l’est de la RDC.

Quel est le journaliste qui est en prison depuis le plus longtemps ?

Nous avons Patrick Palata, de Canal Congo Télévision (CCTV). C’est une chaîne privée de Kinshasa, mais qui émettait aussi à Matadi. Il a été condamné en 2011 à vingt ans de prison par le tribunal militaire de garnison de Matadi. Il est poursuivi dans l’affaire du général Faustin Munene où il est accusé de participation à un mouvement insurrectionnel.

Donc Patrick Palata est accusé de participer au mouvement insurrectionnel du général Munene ?

C’est le motif officiel à cause des contacts qu’il aurait eus avec le général Faustin Munene, qui est un général dissident des forces armées et qui est aujourd’hui exilé au Congo-Brazzaville. Mais tout au long du procès, le journaliste et les avocats ont toujours nié d’avoir eu ce contact. Donc malgré cela, il a été condamné définitivement et il est aujourd’hui détenu à la prison militaire de Ndolo à Kinshasa. Les organisations professionnelles comme Reporters sans frontières (RSF) ont écrit plusieurs lettres de demandes de grâce au président de la République pour obtenir sa liberté à cause de son état de santé qui est précaire. Mais jusque-là, nous n’avons eu aucune réponse à nos demandes.

Je crois qu’au Kasaï, deux autres journalistes sont actuellement en prison pour complicité présumée avec un autre officier déserteur. C’est cela ?

C’est fois-ci, il s’agit du colonel John Tshibangu qui est aussi un officier déserteur des forces armées qui a tenté de créer une rébellion dans la province du Kasaï. Dans cette affaire, deux journalistes ont été arrêtés. Il s’agit de John Mpoyi et de Fortunat Kasongo. Ces deux journalistes, accusés d’avoir été en contact avec ce colonel déserteur, ont été arrêtés effectivement dans le Kasaï. Ils ont été amenés ici à Kinshasa et sont actuellement détenus dans les cachots de l’Agence nationale de renseignements (ANR) depuis plus de sept mois. Et depuis qu’ils sont arrivés, ils n’ont jamais été présentés devant un juge et ils sont détenus dans des conditions très précaires parce qu’ils n’ont pas droit à une visite soit d’un avocat ou d’un quelconque membre de leur famille.

Et puis il y a un cas exceptionnel, c’est celui d’un confrère de Rutshuru, au Nord-Kivu, qui lui est harcelé à la fois par les rebelles du Mouvement du 23-Mars (M23) et par le pouvoir ?

Là, c’est une histoire assez drôle d’un journaliste qui croyait bien faire en fuyant les menaces de mort proférées contre lui par les rebelles du M23. Il a fui ces menaces pour se retrouver en quelque sorte dans la gueule du loup du pouvoir à Goma. Il s’agit de Blaise Bahisha, qui était directeur de la radio communautaire Radio Sauti ya Rutshuru , c’est-à-dire la voix de Rutshuru. C’est à 70 kilomètres de Goma. Ce territoire est sous contrôle des rebelles du M23 qui ont pratiquement réquisitionné la station de radio pour y passer les messages de propagande anti-Kabila. Donc le journaliste a reçu plusieurs menaces qui l’ont contraint à se réfugier à Goma jusqu’au moment où il a été interpellé par la police à Goma, qui le soupçonne d’être un espion du M23. Il est détenu depuis plus de deux semaines, d’abord à la police, ensuite à la prison centrale de Goma où il est jusqu’à présent.

Depuis dix ans, huit journalistes ont été assassinés dans votre pays. Dans le cas de Louis Mwamba Bapuwa à Kinshasa et dans celui de Serge Maheshe à Bukavu, des militaires ont été condamnés par un tribunal. Est-ce que vous pensez que la justice a fait son travail ou pas ?

Vous citez bien le cas de Louis Mwamba Bapuwa, qui a été tué en 2006 pour lequel le tribunal militaire de Kinshasa Matete a condamné à la peine de mort les quatre principaux accusés. Il y a le cas de Serge Maheshe de Radio Okapi pour lequel la Cour supérieure militaire de Bukavu avait condamné à mort deux présumés assassins du journaliste. Mais d’une manière générale, tous ces procès ne sont jamais parvenus à établir de manière claire le motif pour lequel ces journalistes avaient été assassinés, ni qui étaient les commanditaires de ces assassinats. D’autant plus que ces deux procès se tenaient sur la base d’enquêtes préliminaires qui étaient manifestement bâclées et qui n’avaient pas exploré toutes les pistes possibles.

Quand on est journaliste au Congo, est-ce qu’on travaille dans la peur ?

Aujourd’hui je pense que oui, au regard de tout ce dont on a parlé, des assassinats des journalistes, des cas d’emprisonnements, des cas de censure… Tout récemment un film documentaire intitulé Sankuru (« Enfer ou paradis oublié ? ») a été interdit au regard de tout ce dont on a parlé. Je pense qu’il y a une sorte de peur qui règne sur les journalistes parce que quand on en tue un, on est sûrs qu’il y en a au moins vingt qui se taisent, quand on détruit, on ferme un média, vous en avez peut-être une dizaine d’autres qui cessent de fonctionner ou alors ils s’enferment dans ce qu’on appelle l’autocensure. Et aujourd’hui, la presse fait ce qu’on appelle un peu « le service minimum », juste ce qu’il faut pour ne pas prendre de risques pour continuer à survivre parce que la plupart des médias font allégeance aux gens qui sont au pouvoir. On a des médias qui sont très partisans et on l’a vu surtout pendant la période des élections. On a affaire à des journalistes qui pour survivre sont obligés d’être de connivence avec les gens du pouvoir. Nous pensons que la célébration de la journée du 3 mai aujourd’hui sous le thème de « Parler sans crainte » devrait constituer une sorte d’appel, de défi justement à la presse congolaise pour qu’effectivement elle puisse briser les chaînes de la censure et de l’autocensure pour pouvoir effectivement être le propre pouvoir que doit être la jeune démocratie.

Pour en savoir plus : Journalistes en danger

 

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