France/Art africain

Fausses statuettes africaines et vrais faussaires arrêtés à Paris

Un faux masque africain
Un faux masque africain DR

La Mecque du marché français de l’art premier africain en frémit encore. A Paris, ce sont 22 personnes qui ont été interpellées en début de semaine lors d’une opération qui a mobilisé 50 policiers. Les personnes arrêtées écoulaient dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés des statuettes et masques africains vieillis artificiellement à coup d’urine et de noix de cajou…

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Le trafic était bien connu des amateurs d’art africain qui aiment se régaler les yeux du côté du sixième arrondissement de Paris. Rien de bien méchant en apparence : un grand jeune homme noir vous aborde en vous demandant si vous aimez l’art africain. La plupart du temps, il vous propose quelques babioles tirées d’un sac en plastique qui n’ont d’art africain que le nom. 

Urine et brou de noix  

Mais cette fois, l’affaire est d’une autre envergure. Le coup de filet opéré lundi à la mi-journée par cinquante policiers a abouti à vingt-deux interpellations. Quatre personnes étaient toujours en garde à vue, ce jeudi 13 juin. Les policiers ont mis à jour un réseau de rabatteurs qui écoulaient des objets d’art africains « anciens » fabriqués à la petite semaine en plein Paris.

Pour leur donner une patine « authentique », les faussaires enfouissaient les objets dans la terre puis urinaient dessus, l’acidité faisant alors merveille pour vieillir les pièces en bois. Le brou de noix de cajou, vieux truc de brocanteur, fonctionne aussi très bien pour ajouter quelques décennies à une statuette tout juste sortie d’atelier.

Ce sont ainsi quelque 500 objets qui ont été saisis, révèle le quotidien Le Parisien. Un galeriste réputé serait suspecté d’être impliqué dans le trafic qui permettait d’écouler notamment des faux masques Fang du Gabon et des statuettes Punu tout aussi trafiquées. Tout cela se limiterait à un petit commerce pas bien catholique, si ce n’était les sommes en jeu : selon les enquêteurs les faux se négociaient autour de 100 000 euros ! On murmure dans le quartier très sélect de Saint-Germain-des-Prés, que des amateurs fortunés se sont fait arnaquer, qui de 100 000, qui de 400 000 euros.

Des sommes qui laissent sans voix Bernard Dulon, expert en art premier africain et galeriste à Saint-Germain-des-Prés. « Ce qui me dérange dans cette affaire, explique-t-il, c’est le fond de racisme qu’elle révèle. Ce sont des Africains qui vendent ces objets dans la rue et ce sont des Blancs qui achètent, persuadés que le vendeur africain n’y connaît rien et qu’eux vont faire une bonne affaire. » 

Acheter un Picasso à un Espagnol en sortant du musée
 
« Pour résumer, ils prennent les Africains pour des cons et les galeristes spécialisés du quartier pour des escrocs. Est-ce qu’ils achèteraient un Picasso à un Espagnol en sortant de Beaubourg ? », s’interroge le spécialiste. « Et au final, conclut Bernard Dulon je n’ai pas envie de les plaindre plus que ça s’ils se font rouler, même s’il faut bien reconnaître que la fabrique de faux peut nous porter tort. »  

Pour ce galeriste, ces faux se repèrent au premier coup d’œil. Les copies sont « à mourir de rire », dit-il, « elles sont mal faites pour la bonne raison qu’elles sont fabriquées d’après photo et que le faussaire fait comme il peut pour rendre les trois dimensions de l’œuvre originale. De ma vie, je n’ai jamais vu en art africain ce que les spécialistes appellent un "faux diabolique", c’est-à-dire une copie quasi-indétectable ».

« Et puis, quand même, ces riches amateurs qui au passage n’ont pas l’œil bien éduqué, s’ils pensent qu’ils peuvent acheter dans un coffre de voiture, à la sauvette, une pièce qui vaut 1 million d’euros bradée à 100 000, franchement ça pose question », juge Bernard Dulon. Mais l’âme humaine est ainsi faite qu’entre escroc et escroqué, il existe souvent une connivence, l’un pensant toujours être plus malin que l’autre. 

Les ventes publiques d’art premier africain ne sont pas très fréquentes et elles sont de plus en plus suivies par des inconditionnels. Le continent africain est ainsi reconnu depuis quelques décennies comme un producteur d’art de première importance. Avec, comme conséquence logique, une envolée des prix et son corollaire, la multiplication des copies. Le réseau qui vient d’être démantelé à Paris après six mois d’enquête et de filatures apparaît comme étant le plus important jamais découvert à ce jour en France. 

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