Entretien / Tunisie

Béji Caïd Essebsi sur RFI: «C’est au peuple tunisien d'assurer la sécurité des urnes»

Béji Caïd Essebsi en 2009.
Béji Caïd Essebsi en 2009. AFP/Belaid

C'est le parti qui fait peur aux islamistes d'Ennahda. Nidaa Tounès se situe au centre-gauche, défend la laïcité de l'État et vient de passer en tête dans les intentions de vote des Tunisiens. Cette percée, Nidaa Tounès la doit beaucoup à la popularité de son chef, Béji Caïd Essebsi, 86 ans, qui dirigea le deuxième gouvernement de la transition, après la révolution du 14 janvier 2011. Quelle est sa stratégie pour prendre le pouvoir ?

Publicité

RFI : Il y a eu des assassinats politiques ces derniers mois. On pense à Lotfi Nagdh, de votre parti Nidaa Tounès.

Béji Caïd Essebsi : C’est très regrettable.

On pense aussi à Chokri Belaïd de la gauche tunisienne. Mais depuis, un nouveau gouvernement est en place, est-ce que les choses vont mieux ?

Je ne crois pas. Il y a une volonté exprimée par le Premier ministre de dominer ces situations-là. Pour le moment, nous ne voyons pas les résultats sauf que c’est un peu plus détendu parce qu’en définitive, nous sommes dans une période où le parti au pouvoir a des formations qui dépendent de lui et qui exercent la violence. Nous avions demandé à ce que ces formations qui s’appellent les Ligues de défense de la révolution soient dissoutes.

Après l’assassinat de votre militant ?

Après l’assassinat de notre militant, puis après l’assassinat de Chokri Belaïd. C’était prémédité. Et jusqu’à maintenant, on n’a pas arrêté ces assassins. On ne va pas faire des élections dans une atmosphère de sérénité si on ne règle pas ces problèmes.

Mais quand le Premier ministre Ali Larayedh accuse le mouvement Ansar al-Charia d’être impliqué dans le terrorisme, est-ce que ce n’est pas bon signe pour vous ?

Ce qui m’intéresse, c’est d’arrêter les criminels et de dénoncer tous ceux qui sont derrière.

Donc vous demandez la dissolution des Ligues de protection de la révolution avant les élections ?

On nous a promis cela, mais on n’a rien fait.

Selon le parti au pouvoir Ennahda, votre parti Nidaa Tounès est le refuge de tous les anciens collaborateurs du régime Ben Ali...

Non. Ça c’est une accusation fausse. Nous ne sommes le refuge de personne. La Nidaa Tounès s’est composé de quatre sources : les syndicalistes, d’historiens...

De l’époque Bourguiba ?

Oui. Il est composé aussi de gens de gauche et d’indépendants. C’est pour cela que maintenant, notre parti est le premier parti dans les sondages. Nous sommes à 32,5%. Le second parti qui était tout le temps le seul en tête, maintenant est à 29.

Vous allez aller aux prochaines élections pour gagner…

On ne va aux élections que pour gagner !

Mais est-ce que vous croyez que Ennahda acceptera le verdict des urnes quel qu’il soit ?

Nous verrons ce jour-là. En tout cas, nous, nous sommes des démocrates. Est-ce que les membres d’Ennahda sont des démocrates ? Pour le moment, je ne crois pas mais on les verra à l’œuvre.

Rached Ghannouchi, le dirigeant d’Ennahda, est-il un démocrate ?

Pas du tout, c’est un salafiste. Et un salafiste qui semble plus modéré. Modéré ça veut dire peut-être plus dangereux.

Mais est-ce que vous faites confiance à Rached Ghannouchi pour calmer ses troupes…

Je ne fais confiance à personne. C’est le peuple tunisien qui doit assurer la sécurité des urnes.

Quand Rached Ghannouchi annonce des élections d'ici le 15 décembre. Vous y croyez ?

Je suis sûr que lui-même n’y croit pas car, techniquement, on ne peut pas tenir ces élections à cette date parce qu'en Tunisie, les élections sont organisées par une commission indépendante.

Qui n’a toujours pas été formée ?

Qui n’a pas encore été formée. Et lorsque la commission indépendante sera élue, à ce moment-là, il lui faut au moins six à huit mois pour que les fonctionnaires soient formés. Et ça va nous renvoyer, à peu près, au 20 mars 2014. Parler maintenant d’élection, c’est peut-être faire du cinéma.

Voulez-vous dire qu’Ennahda a peur des élections ?

Ça, je ne peux pas vous dire, ils ont des appréhensions parce que dans les dernières élections, ils ont fait un score honorable. Ils ont eu 1,5 million de voix sur 4,5 millions. Ce n’est pas rien. Et contre ces 1,5 million de voix, ils ont obtenu 89 sièges à l’Assemblée constituante. Alors que d’autres partis et d’autres formations ont eu le même nombre de voix sans aucun siège. Il y a eu des regroupements entre des partis politiques et si prochaines élections il y a, la situation sera meilleure.

A gauche, il y a eu un regroupement autour du Front populaire.

C’est vrai.

Est-ce que vous envisagez une alliance politique avec ce Front ?

Alliance politique, c’est trop dire. Mais de toute façon, nous sommes des alliés objectifs parce que nous avons maintenant un rapprochement entre cette formation et la nôtre, et nous-mêmes nous sommes impliqués dans une formation beaucoup plus large. Nous avons encore quatre autres partis qui sont avec nous, qui sont des partis du centre-gauche. Nous serons constitués par ces cinq partis dont le nôtre.

Un rappeur condamné à deux ans de prison, trois militantes de Femen condamnées à deux mois de prison pour avoir manifesté seins nus. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Je suis pour la liberté d’expression et c’est le plus grand acquis de la révolution. Mais il faut tout de même raison garder. Quand on vient dans un pays musulman où les gens qui sont au gouvernement sont en train d’aller dans le sens contraire, c’est-à-dire imposer le niqab aux femmes et quand trois jolies filles viennent devant le tribunal, qu’elles se mettent dans la situation d’Eve, c’est quand même une provocation. Évidemment, je reconnais que la justice a eu la main lourde pour ces jeunes filles-là. On aurait dû les raccompagner à la frontière comme on fait souvent ici. Mais j’espère qu'en appel, ils vont diminuer beaucoup ce verdict. Quant au rappeur, évidemment, il ne faut pas, parce qu’il y a la liberté d’expression, insulter les institutions, la police, etc. De toute façon, deux ans c’est trop aussi. Il faut de la modération. Malheureusement tout est excessif.

Une visite du président français François Hollande est programmée à Tunis, dans quelques jours, début juillet. Mais la transition est loin d’être terminée, est-ce qu’il ne vient pas trop tôt ?

En réalité, l’amitié n’a pas d’heure et les relations entre la France et la Tunisie sont des relations historiques. Quand le président Hollande s’est rendu en Algérie, il s’est rendu au Maroc et il vient pour la Tunisie. Le problème du gouvernement, c’est notre histoire.

Mais en étant accueilli par un Premier ministre d’Ennahda, est-ce que vous ne craignez pas que ça donne un coup de pouce à ce parti politique ?

C’est la faute des Tunisiens de leur avoir donné autant de voix... De toute façon, c’est le peuple tunisien qui va recevoir monsieur Hollande.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail