Accéder au contenu principal
Gabon

Joseph Tonda sur RFI : «Il faut tourner le dos à l’irrationnel pour en finir avec les crimes rituels»

Une manifestation conduite par la Première dame a rassemblé, le 11 mai 2013, entre 3 000 et  4 000 personnes portant des tee-shirt, pancartes et banderoles clamant «Stop  aux crimes rituels».
Une manifestation conduite par la Première dame a rassemblé, le 11 mai 2013, entre 3 000 et 4 000 personnes portant des tee-shirt, pancartes et banderoles clamant «Stop aux crimes rituels». AFP PHOTO / CELIA LEBUR
5 min

Une barrière symbolique a-t-elle été franchie au Gabon ? Des hommes politiques sont mis en cause par la justice dans des affaires de crimes rituels, cette pratique qui consiste à prélever des organes humains pour faire des fétiches censés procurer un pouvoir magique. Quelle est l'origine de cette pratique et peut-elle disparaître ? Joseph Tonda est un écrivain gabonais, anthropologue et sociologue à l'université Omar Bongo de Libreville. Il est l'auteur de Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale, aux éditions Karthala. 

Publicité

RFI : Plusieurs responsables politiques ont été inculpés au Gabon . Pensez-vous qu’on assiste à un tournant ?

Joseph Tonda : Certainement. Nous assistons pratiquement à un vent de folie, aujourd’hui, à Libreville, où des noms de politiques, de gens qui sont proches des milieux politiques, sont cités dans la presse, et où même la télévision et le journal L’Union, ont présenté des images de sacs d’organes humains. Donc on peut dire que de ce point de vue, nous assistons véritablement à un tournant, dans cette histoire des crimes rituels.

Pourquoi avoir besoin d’organes fraîchement prélevés pour ce genre de rites ? Qu’est-ce qui justifie le crime de sang ?

Il y a un imaginaire qui dit que tant que ces organes sont prélevés sur des corps morts, l’énergie a évidemment  disparu. Alors pour pouvoir recueillir cette énergie de l’homme ou de la femme, qui sont assassinés à ces fins-là, il faut que les organes soient prélevés à vif.

Ainsi, ceux qui vont consommer ces organes par des voies fétichistes, vont ingérer et incorporer cette énergie des autres, qui est censée leur permettre d’être dominants, de se surpasser, d’être performants dans les domaines qui sont les leurs.

Comment l’association entre pouvoir et fétichisme s’est ancrée dans l’imaginaire collectif ?

Cette association, il faudrait la situer à partir de deux origines. La première origine c’est celle des mythes africains, où le savoir et le pouvoir sont liés à l’irruption dans la civilisation villageoise d’une chose. D’une chose particulièrement dévoreuse et qu’on appelle « le mythe de l'Evus ». L'Evus, c’est une bête, une chose - on ne sait pas - une chose informe qui habitait dans la forêt et qui va arriver dans le village par la faute d’une femme, qui voulait en savoir plus sur les exploits de chasse de son mari. Et donc, cette chose va être ramenée au village par la femme qui va la ramener dans son sexe. Et la chose, une fois arrivée au village, va commencer à manger tous ceux qui arrivent.

Donc, le lien entre le pouvoir de l’homme qui rapportait du gibier au village, le savoir qui était interdit à la femme, et qui, lorsqu’elle y accède, amène la mort dans le village. C’est le premier niveau de la relation entre fétichisme et pouvoir.

Le deuxième niveau, c’est celui de la rencontre coloniale. Parce que vous savez, elle n’a pas eu lieu entre des êtres humains que sont les Noirs et les vivants qui seraient les Blancs. Elle a eu lieu entre des êtres humains et des fantômes. Les Blancs étaient en effet vécus lors de la rencontre comme des fantômes.

Or les Blancs vont être les nouveaux détenteurs du pouvoir, ceux qui vont commander. Et leur pouvoir va s’accompagner, bien entendu, des marchandises, qui vont être l’objet de désirs des Africains. Jusqu’à aujourd’hui, le lien entre pouvoir et mort va se nouer désormais de manière définitive, à partir des complicités perverses entre ces deux mythes qui font que le fétichisme, notamment le fétichisme de la chair humaine, va prendre une dimension qui devient aujourd’hui explosive en Afrique.

Ce lien – puisqu’il est si ancré – pourrait-il se dénouer ?

C’est la reproduction de la croyance qui entretient cette criminalité. Le jour où les gens seront capables de penser que leur intelligence est comme celle de tout le monde, et qu’il faut travailler pour développer son intelligence, sans avoir recours à ces choses-là, cela changera. Donc il faut du savoir, il faut diffuser du savoir, il faut dire que ce phénomène relève de l’irrationnel et qu’il faut tourner le dos à l’irrationnel pour en finir avec les crimes rituels.

Le fait de recourir à ces pratiques, de s’en remettre à des pratiques de sorcellerie, cela ne signifie-t-il pas que le travail et la compétence ne sont pas assez valorisés, pas assez reconnus dans la société gabonaise ?

Gabonaise, mais aussi congolaise, camerounaise. Ce n’est pas un phénomène exclusivement gabonais. Vous savez, j’avais dit quelque part qu’en fait dans ce phénomène il y a un problème d’excès d’irrationalité.

Les gens voudraient savoir comment, lorsque nous fournissons les mêmes efforts, certains sont favorisés, obtiennent des résultats, et d’autres ne les obtiennent pas. La différence, l’écart qui est au cœur des inégalités, c’est le problème que posent les crimes rituels.

On pense que ceux qui sont au sommet de la connaissance, ceux qui sont au sommet du pouvoir, ceux qui sont au sommet de l’économie, sont redevables aux énergies des autres, puisque le mot est ainsi introduit dans le langage ordinaire au Gabon. Par exemple, qu’il y a exploitation des énergies des autres, exploitation de l'intelligence des autres, par ceux qui réussissent.


Le mythe de l'«Evus», par Joseph Tonda :

« L'Evus est cette « chose » indéterminée qui est identifiée à la sorcellerie et sans la possession de laquelle les gens ne sont capables de rien, et surtout, de poser des actes qui sortent de l'ordinaire. Dans son principe, cette « chose » est ambivalente mais la version qui raconte son irruption dans la vie villageoise dans le sexe de la femme insiste sur sa polarité de « chose » dévoreuse, insatiable de tout ce qui est chair, y compris bien sûr la chair humaine. Les crimes rituels « actualiseraient » ce schème sorcellaire. Cette actualisation se faisant cependant dans un monde postmoderne, un monde du « capitalisme tardif » ou néolibéral qui, selon certains auteurs, serait sous le commandement du marquis de Sade, liant la jouissance sexuelle au sang. Dans cette optique, Evus, principe de dévoration lié au sexe, et Sade, commandeur de la jouissance extrême, entretiennent des affinités perverses dans un monde africain (mais pas seulement) où la « consommation » de tout, y compris du sexe transformé en marchandise, est au fondement des statuts et des identités valorisés. »

Retour à l'interview

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.