AFRIQUE DU SUD

«Pour Mandela, présider à la destinée de son pays n’était pas une fin en soi»

Achille Mbembe, professeur de sciences politiques à l'université de Witwatersrand.
Achille Mbembe, professeur de sciences politiques à l'université de Witwatersrand. RFI

Achille Mbembe est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université de Witwatersrand de Johannesburg, en Afrique du Sud. Spécialiste de la vie politique africaine, le professeur Mbembe répond aux interrogations sur l’Afrique du Sud contemporaine que soulève la gestion politique malaisée de la longue agonie de Nelson Mandela.

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RFI : Quelles informations avez-vous en Afrique du Sud sur l’état de santé de Nelson Mandela ?

Achille Mbembe : On a sensiblement les mêmes informations que le reste du monde. Selon les dernières nouvelles, il irait un peu mieux. Mais la réalité est que Nelson Mandela est sur le point de départ. Dans son village, à Qunu dans le Cap oriental, le lopin de terre où il se reposera est prêt. Quand la présidence sud-africaine dit qu’il va un peu mieux, elle se réfère au fait que de temps à autre l’ancien président ouvre les yeux. Ses proches croient déceler parfois sur son visage une espèce de sourire à l’évocation de tel ou tel événement. Par exemple, il aurait réagi lorsque le nom d’Obama a été prononcé par quelqu’un de son entourage. Il est difficile de dire s’il s’agit de réactions conscientes ou de réflexes inconscients.

Quel crédit peut-on attacher aux informations officielles sur la santé de Mandela ?

Les informations sont relativement floues. Le gouvernement sud-africain est tiraillé entre le temps médiatique, fait de vitesse et d’accélération sans fin et qui exige que des « nouvelles » soient produites 24 heures sur 24, et le souci de laisser Mandela mourir dans la dignité sans devoir donner au public tous les détails cliniques de sa dégradation. Lorsqu’on ajoute à cela les rivalités entre ceux qui prétendent avoir leur mot à dire sur la gestion de la maladie de Mandela, cela aboutit à la confusion.

Mandela, le héros de la libération nationale, est en train de mourir dans son lit plutôt que sur le champ de bataille, comme cela a été le cas pour Gandhi ou Martin Luther King qui ont été ses modèles. Est-ce que cette longue agonie ponctuée par des bulletins de santé plus ou moins mensongers amoindrit la légende de Madiba ?

Je dirais que cela complique la légende parce que, comme vous le suggérez, le destin supposé de tout combattant pour la libération est de donner sa vie sur le champ de bataille, de préférence les armes à la main. C’est ainsi qu’il acquiert le statut de martyr. Or, strictement parlant, Mandela n’est pas un martyr. Il représente cependant une autre figure, tout aussi énigmatique, du sacrifice politique. Voici un homme qui aura payé un prix colossal pour ses idées - vingt-sept ans de prison !  C’est en prison qu'il fait l’expérience du détachement, de l’ascèse et de la purification, trois autres piliers du don de soi. Une grande partie de la légende de Mandela est bâtie sur cette expérience du cachot. C’est elle qui fait de lui non pas un martyr, mais l’homme qui est revenu de la mort. Voilà pourquoi son agonie en cours est si déconcertante pour beaucoup.

Que révèle la gestion politique malaisée de la maladie de Mandela sur la pratique du pouvoir dans l’Afrique du Sud à l'ère du post-apartheid ?

Le pouvoir actuel ne dispose pas d'énormes capacités intellectuelles. Des multiples significations de Mandela, il a une vue courte, presque myope. Il n'a pas préparé le peuple sud-africain à ce moment et ne sait guère comment l'accompagner en cette phase de son destin. Il cherche surtout à instrumentaliser à son profit l'événement que représente sa mort. C'est la raison pour laquelle cette agonie a à la fois une dimension tragique et mélancolique. Pour la première fois, Mandela dont on avait cru qu'il avait acquis au cours de ses épreuves le don d'immortalité, soudain projette l'image d'un héros terrassé alors que l’homme a toujours triomphé de l’adversité et a cultivé l’image du lutteur infatigable et invincible. Pour beaucoup de gens ici, ce contraste est très troublant.

Vous parliez aussi de l’aspect sordide et déconcertant de la situation.

J’avais à l’esprit la guerre que se livrent, au vu et au su de tous, ceux et celles qui prétendent avoir un mot à dire au sujet de la fin de Mandela. Je pensais également au flou qui entoure des questions fondamentales telles que: À qui appartient Mandela ? Au peuple sud-africain ? A l’ANC et au régime ? A ses nombreuses familles ? N’oubliez pas qu’il s’est marié trois fois ! Est-ce qu’il appartient à son clan ? Ou au monde ? Qui doit décider en dernière instance de la fin de sa vie ? À qui revient-il de décider de mettre un terme à l’acharnement thérapeutique ? Faute de réponses crédibles à ces questions, les luttes autour de sa dépouille se cristallisent sur la question de l’argent. Mandela aura en effet été une marque qui a rapporté des millions de dollars. Combien sont-ils qui tiennent aujourd’hui à mettre la main sur le pactole ? Toutes ces disputes, qui n’ont rien à voir avec ce qu’il aura signifié, ont fini par brouiller le mythe et par donner à son agonie une dimension vulgaire.

Le mythe avait déjà été considérablement écorné par le régime qui a tout récemment publié la photo du président Zuma plaisantant avec un Mandela quasiment momifié…

Ils n’hésitent devant rien. Laissé à lui-même, ce régime est sans scrupules. Et les Sud-Africains s’en rendent parfaitement compte. Je ne crois pas qu’ils approuvent ces pratiques. D’ailleurs, en ce moment même, aux abords de l’hôpital, les hommes de main de l’ANC tentent d’instrumentaliser les séances de prière pour attirer la sympathie de la population. Le fait est que l’ANC est en perte de vitesse. Ce qui ne veut pas dire qu’il perdra les prochaines élections.

Quelle est la part de responsabilité de Mandela dans la dégradation du tissu social et économique de l'Afrique du Sud ?

Mandela est passé au pouvoir comme un nuage. C’est pourquoi très peu de gens en Afrique du Sud critiquent les années Mandela. D’ailleurs, pour Mandela, présider à la destinée de son pays n’était pas une fin en soi, mais un moyen d’ouvrir la porte des possibilités à tous. Il s’imaginait comme une clef qui ouvre la porte permettant d’accéder aux ressources de l’avenir. Il a développé, par rapport au pouvoir, une éthique du détachement.

Il y a quand même des critiques, surtout de la part des jeunes de la « born-free generation ». La montée de l’insécurité dans le pays affecte les Blancs qui ont été d’ailleurs peu nombreux devant l’hôpital où Mandela est soigné…

Les choses sont plus compliquées que cela. D’abord l’insécurité et la violence affectent surtout les Noirs et les pauvres. Les jeunes de la « born-free generation » se rendent comptent aussi de ce qu’ils doivent à Mandela. La libération ne fut guère un fait spontané. Il n’y a pas de « born-free » sans un libérateur ! Je suis passé récemment dans un certain nombre d’écoles à Johannesburg et j’ai vu de mes propres yeux le travail fait dans les classes pour sensibiliser les jeunes au sacrifice consenti par les aînés dans leur lutte contre l’apartheid. Mandela est d’ailleurs très aimé par les enfants. S’agissant des Blancs en particulier, hormis évidemment la frange raciste et conservatrice, ils sont reconnaissants à Mandela d’avoir su préserver leurs privilèges. Ils craignent que sa disparition ne remette en cause les termes du compromis qui a conduit à la naissance de la nouvelle Afrique du Sud en 1994. Mais cette crainte n’est guère fondée. Ceci dit, la vraie réconciliation sera le produit de la justice sociale et cela, beaucoup de Blancs tardent à comprendre.

Est-ce que Mandela a un successeur ?

La disparition de Mandela va clore une fois pour toutes le long XXe siècle qui a vu s’élever des héros comme Gandhi, Martin Luther King, Che Guevara, Ho Chi Minh. Ceux-ci ont été capables de mettre leur vie au service d’une idée universelle de l’homme, fondée sur la liberté et la fraternité. Mandela est l’une des dernières grandes figures de cette génération. Dans le nouveau siècle qui s’ouvre, caractérisé par la planétarisation du principe marchand, des guerres sans fin, le cynisme et le remplacement de la conscience historique par la consommation de l’instant, il y a peu de place pour l’héroïsme à la Mandela. Nous sommes entrés dans le siècle des antihéros. Dans ce sens, Mandela n’a pas de successeur.

La venue d’Obama en Afrique du Sud au moment de la disparition de Mandela a été interprétée par les observateurs comme un passage de relais. Qu’en pensez-vous ?

Je veux bien y croire. Mais pour moi, les deux termes, Mandela et Guantanamo, sont absolument incompatibles ! Le nom de Mandela est incompatible avec l'existence de camps de la torture, la panoplie des exécutions  extrajudiciaires, les drones, et une idée de la justice vécue sur le mode de la vengeance !


Achille Mbembe est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, Sortir de la grande nuit, est paru en 2010, aux éditions La Découverte. Son prochain ouvrage, Critique de la raison nègre, paraitra chez le même éditeur en octobre 2013.
 

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