Egypte / Entretien

L'armée égyptienne attachée au maintien d'un «Etat à référence civile»

Des hélicoptères de l'armée égyptienne déploient le drapeau national, applaudis par une foule réunie place Tahrir, le 1er juillet au Caire.
Des hélicoptères de l'armée égyptienne déploient le drapeau national, applaudis par une foule réunie place Tahrir, le 1er juillet au Caire. REUTERS/Suhaib Salem

Deux ultimatums ont été lancés au président égyptien Mohamed Morsi. Le premier lancé par ses détracteurs expire en fin d’après-midi ce mardi 2 juillet. C'était une injonction à quitter le pouvoir. Le second prend fin dans vingt-quatre heures, c'est celui de l’armée, qui lui intime de satisfaire les exigences du peuple. Flavien Bourrat, responsable de programmes sur la zone Afrique du Nord / Moyen-Orient à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), répond aux questions de RFI sur le rôle de l'armée en Egypte.

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RFI : Depuis dimanche soir et la mobilisation des contestataires en Egypte, tout est allé très vite. Les militaires ont implicitement montré qu’ils avaient choisi leur camp. Est-ce que l’on peut dire que l’armée s’est une nouvelle fois posée en position d’arbitre de cette crise égyptienne ?

Flavien Bourrat : Oui, très certainement. On doit toutefois rappeler que ce n’est pas la première fois, au cours des derniers mois, que l’armée égyptienne fait savoir sa préoccupation par rapport à l’évolution de la situation politique. Mais jusqu’à maintenant, elle ne l’avait jamais formulé d’une manière aussi tranchée. En janvier de cette année, il y avait déjà eu une mise en garde des forces armées égyptiennes, mais qui appelait les partis au dialogue. En fait, elle ne s’adressait pas directement au pouvoir dominé par les Frères musulmans.

La différence maintenant, c’est qu’il y a une très nette mise en garde au gouvernement et au pouvoir en place. Et sous la forme, évidemment, d’un ultimatum. Alors, on peut peut-être voir là aussi une sorte de revirement, un changement de position qui est dû, je crois aussi, au fait que les militaires égyptiens, jusqu’à maintenant, restaient prudents. Ils ne voulaient pas se départir d’une certaine neutralité, car ils savaient qu’il y avait une partie importante de l’opinion égyptienne qui ne la rejetait pas, mais du moins se méfiait. Ils ne souhaitaient pas la voir ré-intervenir dans le champ politique. Là où les choses ont changé, et je crois que les militaires égyptiens saisissent cette occasion, c’est que l’ampleur de la contestation contre le pouvoir dominé par les Frères musulmans est telle qu’ils profitent peut-être aussi de cette occasion pour pouvoir se poser à nouveau en garants de la pérennité de l’Etat, de la concorde civile.

Justement, lors de son arrivée au pouvoir, Mohamed Morsi avait considérablement réduit les pouvoirs de l’institution militaire. Il avait également pris soin d’écarter l’ancien homme fort de l’Egypte, le maréchal Tantaoui. Ça veut dire qu’on peut parler également d’une sorte de revanche ?

Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de revanche. Je crois qu’il faut revenir rapidement sur la position, le rôle, la place qu’occupe l’armée égyptienne dans l’appareil d’Etat : en dépit du fait que le renvoi du maréchal Tantaoui, ce coup de force opéré par le président Morsi à l’été 2012, a été certainement un changement dans les rapports de force au sein de l’Etat égyptien, pour autant, il ne s’est pas traduit par une mise à l’écart de l’armée.

L’armée égyptienne doit être considérée, et elle se considère d'ailleurs elle-même comme subordonnée au pouvoir politique. Mais elle ne se considère pas comme soumise. Il y a là une nuance importante. Et encore une fois, l’actuel ministre de la Défense, le général Abdel-Fattah al-Sisi, n’est pas quelqu’un qui a au départ des positions hostiles, a priori, aux Frères musulmans. Il est plutôt conservateur. On dit qu’il est très religieux.

Mais je crois que là, il y a un point très important : les militaires égyptiens, quels qu’ils soient et quelle que soit leur sensibilité, sont attachés au maintien d’un Etat à référence civile. Et d’ailleurs, dans la mise en garde, dans l’ultimatum que les militaires ont lancé au président Morsi, il y a très clairement le souhait exprimé de voir maintenir le caractère civil de l’Etat égyptien.

L’objectif des militaires, bien évidemment, ce n’est pas de prendre le pouvoir, vous venez de l’expliquer. Dans l’autre camp, celui des Frères musulmans, l’intervention de l’armée dans le débat national est pourtant loin de faire consensus. Certains dénoncent son ingérence. C’est aussi ce manque de consensus, selon vous, qui pourrait avoir raison de Mohamed Morsi ?

Le problème principal, et c'est peut-être une source d’aggravation de la situation, c’est que nous sommes dans un rapport de force. Les Frères musulmans, comme on le sait, n’ont pas participé à la révolution qui a abouti au renversement du régime Moubarak. Mais très clairement, pour eux, cette occasion est inespérée. Ils ont pu accéder au pouvoir par des moyens démocratiques et quoi qu’on puisse en penser, ils ont un programme et un objectif. Et cet objectif, c’est quand même une prise de contrôle en profondeur de l’Etat égyptien. A partir de ce moment-là, effectivement, on voit bien que l’armée n’est pas prête à accepter cette prise de contrôle, pas plus d’ailleurs qu’une majorité croissante de l’opinion égyptienne.Vous savez, on dit souvent : il ne peut pas y avoir deux têtes sous le même chapeau. Et là, il y a très clairement une contradiction et un facteur d’opposition très fort entre l’armée et les Frères.

Pourtant, Mohamed Morsi ne peut pas totalement ignorer cette armée. Il ne peut pas faire sans eux. Quelle est sa marge de manœuvre ?

Sa marge de manœuvre est assez limitée car il a plusieurs solutions. La première, c’est de ne céder sur rien, de rester dans un rapport de force. C’est effectivement courir le risque de déclencher pratiquement une guerre civile et de pousser très clairement les militaires à intervenir d’une manière ou d’une autre, d’intervenir directement. Disons que c’est le scénario le plus extrême, mais on ne peut pas totalement l’exclure. Encore une fois, les Frères ne veulent certainement pas laisser passer cette occasion unique d’être et de conserver le pouvoir. L’autre solution, c’est probablement celle qui est contenue dans cette fameuse feuille de route des militaires : initier un dialogue, peut-être provoquer des élections anticipées, faire appel au sein du gouvernement à davantage de sensibilité, une sorte de gouvernement d’union nationale.

Où toutes les forces politiques seraient représentées...

Oui, où toutes les forces politiques, dans la mesure du possible, seraient représentées. C’est un scénario certainement plus raisonnable. Maintenant, il n’est pas certain qu’il soit accepté par la partie de l’opinion égyptienne qui a manifesté au cours du week-end.

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