Egypte

Egypte : l'armée, arbitre incontournable sur le terrain politique

Le général Abdelfatah al-Sissi annonce la destitution de Mohamed Morsi à la télévision égyptienne, le 3 juillet 2013.
Le général Abdelfatah al-Sissi annonce la destitution de Mohamed Morsi à la télévision égyptienne, le 3 juillet 2013. AFP/EGYPTIAN TV

Portée par un élan populaire déterminé à chasser du pouvoir Mohamed Morsi - pourtant élu démocratiquement il y a un an tout juste -, l’armée égyptienne s’est posée en recours, comme elle l’avait déjà fait lors de la révolution de 2011. Désireuse de ne pas rester en première ligne, elle demeure cependant le principal acteur de la vie politique du pays.

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Depuis soixante ans, et la prise de pouvoir du colonel Gamal Abdel Nasser, l’armée est le centre de gravité de l’Etat égyptien. Après Nasser, victime d’une crise cardiaque en 1970, deux autres chefs d’Etat issus de ses rangs ont présidé au destin du pays des pharaons : Anouar el-Sadate, victime d’un attentat perpétré par le Jihad islamique égyptien en 1981 ; puis Hosni Moubarak, démis de ses fonctions lors de la révolution de février 2011. Après avoir donné l’impression de s’effacer au profit d’un Mohamed Morsi élu démocratiquement fin juin 2012, la voilà qui revient en force, portée par un massif élan populaire.

Les leçons de 2011

A la vérité, les militaires n’avaient jamais abandonné le pouvoir. Echaudés par la période de transition de l’après-Moubarak (février 2011- juin 2012) - seize mois durant lesquels le maréchal Tantaoui s'était frotté aux dures réalités d’une situation économique catastrophique et d’un climat politique explosif -, ils ont attendu l’échec très rapide des Frères musulmans à la tête du pays pour retrouver le crédit qu’ils avaient perdu auprès de la population, lorsqu’ils avaient incarcéré plus de 12 000 civils et réprimé dans le sang des manifestations à l’automne 2011.

Le président par intérim Adly Mansour lors de sa prestation de serment le 4 juillet au Caire.
Le président par intérim Adly Mansour lors de sa prestation de serment le 4 juillet au Caire. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Ecartés définitivement par Mohamed Morsi en août 2012, le maréchal Tantaoui, le lieutenant-général Sami Hafez Enan et toute la vieille garde ont laissé place à une nouvelle génération d’officiers représentés par Abdelfattah al-Sissi (58 ans), un général qui a su habilement manœuvrer pour se poser, au bout du compte, comme le nouvel homme fort du pays.

Surfant sur la vague de mécontentement du mouvement Tamarod (« rébellion ») qui a recueilli plus de 20 millions de signatures pour chasser Morsi du pouvoir, il a imposé une nouvelle feuille de route, en prenant soin d’y associer le plus d’acteurs possible de l’échiquier politique, déclarant même que « personne n’en serait exclu », ce qui sous-entend que les Frères musulmans et aussi les salafistes pourront faire partie du nouveau processus.

La feuille de route en question - dont on ne connaît pas encore le calendrier précis - prévoit une élection présidentielle anticipée, de nouvelles élections législatives et, dans l’intervalle, une suspension de la Constitution. En apparence, rien donc qui tende à faire des militaires les prochains maîtres du pouvoir exécutif et législatif. C’est d’ailleurs à un civil, Adly Mansour (67 ans), un juge passé par les bancs de l’ENA (Ecole nationale d'administration) en France, qu’ont été transmis les pleins pouvoirs durant la phase de transition.

Un Etat dans l’Etat

Pour de nombreux spécialistes de l’Egypte, les militaires n’ont en réalité aucun intérêt à rester en première ligne. Principale bénéficiaire de l’aide américaine (1,3 milliard de dollars par an), l’armée a également la mainmise sur une bonne part de l’économie égyptienne, une manne dont profite une partie de la population, en particulier les familles dont sont issus les quelques 450 000 hommes qui la composent (en nombre, l’armée égyptienne est la dixième, ou la onzième armée du monde).

Des manifestants anti-Morsi brandissent un portrait du général al-Sissi au Caire, place Tahrir, le 5 juillet 2013.
Des manifestants anti-Morsi brandissent un portrait du général al-Sissi au Caire, place Tahrir, le 5 juillet 2013. REUTERS/Khaled Abdullah

A l’instar de l’armée soviétique qui fut longtemps son modèle, elle a d’abord appris à devenir autosuffisante (approvisionnement, vivres, armement) puis elle a élargi ses activités à des secteurs aussi variés que l’immobilier, l’industrie chimique, le bâtiment, l’électroménager, l’élevage etc. , au point qu’environ 30% de l’activité économique du pays serait désormais entre ses mains.

Cette position hégémonique lui a d’ailleurs probablement permis d’accélérer la chute des Frères musulmans en bloquant les approvisionnements dans un pays où, ces dernières semaines, l’essence était devenue rare et les coupures d’électricité de plus en plus fréquentes, deux sources d’énergie qui sont miraculeusement devenues un peu plus disponibles depuis le départ de Mohamed Morsi, le 3 juillet.

« L’armée se sent légataire de l’avenir du régime politique mais aussi de l’ensemble de la société », confiait vendredi 5 juillet, sur l’antenne de RFI, Vincent Geisser, enseignant à l’Institut français du Proche-Orient. « L’armée, poursuivait-il, apparaît avant tout comme un médiateur aux yeux d’une bonne partie de la population, un rôle de garant qu’elle avait déjà tenu entre la chute de Moubarak et l’élection de Mohamed Morsi ». Un arbitre qui se pose donc en comptable des règles du jeu mais aussi (mais surtout ?) de ses propres intérêts.

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