Culture

«Refuse the Hour»: Comment des gens imposent leur concept du temps aux autres

"Refuse the Hour" (La Négation du temps), une proposition de William Kentridge. Musique : Philip Miller.
"Refuse the Hour" (La Négation du temps), une proposition de William Kentridge. Musique : Philip Miller. John Hodgkiss

« Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises… » Ainsi introduit le metteur en scène et touche-à-tout sud-africain William Kentridge son spectacle Refuse the Hour qu’il présente du 23 au 27 juillet au Théâtre éphémère du Palais Royal à Paris. Une œuvre multiforme qu’il a conçue avec le compositeur et chef d’orchestre Philip Miller. A l’occasion du Festival Paris Quartier d’Eté nous republions l’entretien réalisé avec Philip Miller après la première au Festival d’Avignon 2012.

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Sur scène nous attend une méditation artistique, philosophique et musicale sur le temps : Refuse the Hour. La négation du temps nous envoie aussi bien en Afrique au temps de la colonisation qu’à Paris, à l’époque de la mise en place d’un système de soufflerie pour synchroniser les horloges des gares. Une incroyable création chantée, dansée, racontée, « instrumentalisée », sous forme d’opéra-théâtre-concert-cinéma-installation. Elle parle de l’emprise et du pouvoir du temps absolu de Newton, du temps relatif d’Einstein, du temps subi et du temps créé. Entretien.

Refuse the Hour commence avec une batterie suspendue au-dessus de la scène. Des percussions activées à distance qui donnent le « la » et le rythme à l'histoire. Peut-on dire que la pièce est musique ?

Cette pièce est une création bizarre. C’est de la musique, du texte, une lecture, du théâtre, du cinéma, des sculptures mouvantes. C’est de la résistance. Impossible de la classifier, mais la musique et les sons sont vitaux pour l’imagination de la pièce.

La Négation du temps, est-ce possible pour un musicien ?
 
[Rire] Non, on est toujours limité par les possibilités de la créativité et la tyrannie du temps. On est toujours entre les deux. Et il y a aussi la question de ce qui se passe avec une œuvre après sa création, qu’est-ce que le temps va en faire ?

Sur scène, on voit beaucoup d’instruments étonnants. Ces inventions, comme la guitare électrique montée sur un bidon d’huile, étaient-elles nécessaires pour créer la musique pour cette pièce ?
 
Les instruments font référence à différents concepts qu’on retrouve dans l’œuvre. Vous avez par exemple une description historique du temps absolu de Newton. William Kentridge décrit aussi comment la ville de Paris a construit des tubes sous terre pour activer et synchroniser les horloges avec un système de soufflement d’air. Cela a influencé les partitions pour les instruments de cuivres dans la pièce. Vous trouvez par exemple un instrument nommé « Schalmei », une trompe qu’on avait utilisé dans le ferroviaire en Allemagne comme avertisseur sonore. Un autre instrument fonctionne avec un gonfleur. Nous travaillons aussi avec l’harmonium indien et son soufflet, similaire à celui de l’accordéon. Ces instruments ne se trouvent pas dans la pièce parce qu’ils sont intéressants, mais parce qu'ils sont intimement liés au concept de la pièce.

Dans le programme, vous soulignez qu’il y a « deux chanteuses blanches et une chanteuse noire sud-africaine ». Est-ce important d’évoquer les origines pour comprendre comment vous exprimez musicalement le temps colonial évoqué dans la pièce ?
 
Je suis un compositeur d’Afrique du Sud. J’y vis et j’y travaille. Beaucoup de mes relations se sont formées à travers de la musique et des musiciens. J’ai la chance de vivre dans un pays avec des chanteurs extraordinaires. La composition de l’ensemble n’est pas une question de « politiquement correct », c’est le résultat de la gamme de mes possibilités.
 

"Refuse the Hour" (La Négation du temps), une proposition de William Kentridge. Musique : Philip Miller.
"Refuse the Hour" (La Négation du temps), une proposition de William Kentridge. Musique : Philip Miller. John Hodgkiss

William Kentridge dit clairement qu’il s’agit d’une pièce politique qui parle par exemple du temps colonial. Dans quelle mesure retrouve-t-on dans votre composition des temps et des rythmes sud-africains, africains et européens ?
 
Je travaille avec des références très européennes. Par exemple la musique du Spectre de la Rose [un ballet sur une musique de Carl Maria von Weber, inspiré d’un poème de Théophile Gautier, ndlr], c’était l’idée de William Kentridge pour symboliser l’idée d’un romantisme du 19e siècle en Europe. Mais je travaille aussi beaucoup avec des voix et des rythmes africains. Et il y a la question autour du temps dans la musique africaine. Le concept du temps en Afrique est très différent. La question : « début - développement - fin » se pose autrement ; il y a d’autres rythmes, il y a les polyrythmies… Les questions autour de la composition sont très différentes en Afrique. Moi je pense le temps en tant qu’Africain, mais aussi en tant que compositeur qui écoute des styles de musique hors Afrique.

La musique, c’est la maîtrise du temps. Dans l’Afrique d’aujourd’hui, il y a toujours des traces d’une musique utilisée à des fins coloniales ?
 
Non, je pense que la musique a beaucoup fait partie du combat contre le colonialisme et l’apartheid. Les chansons de protestation étaient vitales pour former et développer la résistance. Je pense qu'aujourd’hui, la musique n’est plus utilisée à des fins colonialistes, mais par tout le monde pour communiquer et entrer en contact avec les autres.

« Rendez-nous notre soleil ». C’est une des phrases clé de la pièce qui dénonce la confiscation du temps par les pouvoirs. Refuse the hour, est-ce une pièce pour rendre le soleil aux gens ?
 
La pièce s'intéresse à la question de comment des gens imposent leur concept du temps aux autres. A l’époque de la colonisation, mais aussi dans notre monde contemporain. Aujourd’hui, il y a la technologie numérique, l’internet, les réseaux sociaux qui nous connectent en permanence avec l’espace et le temps. « Rendez-nous notre soleil », c’est aussi un appel à libérer nos âmes de ce rythme infernal imposé par les nouvelles technologies. Il faut se libérer du temps.
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Refuse the Hour, opéra de chambre de William Kentridge et Philip Miler, chorégraphie Dada Masilo, conception vidéo de William Kentridge et Catherine Meyburgh. Premières représentations à Paris, du 23 au 27 juillet dans le cadre du Festival Paris Quartier d’été au Théâtre éphémère du Palais Royal.

Lire aussi:
-L'exposition My Joburg à la Maison rouge expose jusqu'au 22 septembre aussi quelques oeuvres de William Kentridge.

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