Egypte / Union européenne

Frédéric Encel: «Désunie, la diplomatie de l'UE n’a pas vocation à s’imposer au Proche-Orient»

Catherine Ashton, la chef de la diplomatie européenne au Caire, en Egypte, le 29 juillet 2013.
Catherine Ashton, la chef de la diplomatie européenne au Caire, en Egypte, le 29 juillet 2013. REUTERS/Mohamed Abd El

En Egypte, les partisans du président déchu Mohamed Morsi ont appelé à une mobilisation massive, ce mardi 30 juillet 2013. Pour la deuxième fois en douze jours, Catherine Ashton, chef de la diplomatie européenne, est au Caire. Elle tente une médiation entre les autorités égyptiennes et les Frères musulmans. Jusque-là, rien de concret. Frédéric Encel, maître de conférences à Sciences Po Paris, évoque la question sur RFI.

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RFI : De quelle marge de manœuvre dispose véritablement Catherine Ashton en Egypte ?

Frédéric Encel : La marge de manœuvre de Catherine Ashton est faible pour deux raisons simples : d’abord, les Européens sont toujours très désunis dès qu’on parle du Proche-Orient. Alors, c’est moins vrai en ce moment sur l’Egypte, mais vous avez quand même des tendances qui s’affirment. Aujourd’hui, certaines chancelleries considèrent qu’il fallait laisser le processus en cours, qu’il fallait éviter absolument le syndrome algérien de 1991-1992 et que les Frères, bien qu’ils fussent nuls au pouvoir, devaient terminer leur mandature, puisqu’ils avaient été légitimement élus. Puis d’autres diplomaties considèrent au contraire que l’islamisme radical est ce qu’il y a de pire et par conséquent, aujourd’hui, c’est mieux avec l’armée. Du coup, Catherine Ashton est presque obligée de faire avec 29 positions différentes. C’est le premier problème. Le deuxième problème, et il est beaucoup plus grave me semble-t-il, c'est que les Européens ne viennent ni avec un gros chèque, ni avec des menaces. Autrement dit : ni carotte, ni bâton. Et là, vous ne pouvez pas vouloir assumer un rôle de puissance politique si vous ne jouez pas le jeu, si vous ne jouez que le jeu du « soft power » en quelques sortes. C’est un vieux problème philosophique, peut-être même un problème constitutif de l’Union européenne. Par conséquent, je vous dirais que la pauvre madame Ashton fait, en l’occurrence, la diplomate en chef d’une Union relativement désunie, qui n’a pas vocation à s’imposer comme une puissance importante, notamment au Proche-Orient malheureusement.

Lors de son récent voyage, elle avait demandé la libération de Mohamed Morsi, ce qu’a fait également, ce mardi matin, Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères. Mme Ashton a rencontrée lundi soir M. Morsi. Est-ce une position claire de l’Europe par rapport à sa destitution ?

Cette position est extrêmement délicate, parce que nous avons affaire à un véritable coup d’Etat institutionnel. Alors, c’est vrai que l’armée était soutenue par une partie de l’opinion, mais enfin Morsi lui aussi a été soutenu par une partie de l’opinion l’an dernier, à tel point que le Parlement était très massivement islamiste et que lui-même a remporté, dans des conditions tout à fait démocratiques et transparentes, le scrutin présidentiel. A partir de ce moment-là, si vous considérez qu’il y a eu coup d’Etat institutionnel, même si ça s’est fait à peu près sans violence, évidemment vous n’êtes pas très contents, les Européens ne sont pas très contents. Ils se disent : « Oui, les Frères musulmans n’ont pas bonne réputation - et à juste titre d’ailleurs –, mais, s’il y a eu coup d’Etat institutionnel, il faut bien qu’on aille vérifier ce qu'il se passe, auprès de l’ancien chef d’Etat, d’autant plus qu’il avait été légitimement élu. » Donc j’ai l’impression que l’Europe joue et s’arc-boute sur le droit. Alors c’est fort bien, mais encore une fois, la dimension juridique, le droit dont devrait disposer M. Morsi doit être protégé, mais ça ne suffit pas. Ca ne suffit pas, si vous voulez, pour s’imposer aujourd’hui, ou pour essayer de faire entendre ses convictions, dans une région où les Etats-Unis sont encore prédominants.

Les pro-Morsi dénoncent justement la position américaine, notamment le refus de parler de coup d’Etat lors de la destitution de Mohamed Morsi. Les Américains, extrêmement gênés aux entournures, sont aussi bloqués au nom d’une stabilité avec Israël...

C’est encore pire ! Je crois qu’ils sont beaucoup plus gênés encore que les Européens. Les Américains, eux, ont les deux mains dans le pot de confiture, si vous me permettez l’expression. Je rappelle quand même que depuis les accords de Camp David, de 1978-1979, tripartite, c'est-à-dire entre Etats-Unis, Egypte et Etat d’Israël, les Américains fournissent à l’Egypte un degré d’équipement civil et militaire faramineux, qui dépasse les 2 milliards de dollars lourds chaque année depuis 1979. Faîtes le calcul, c’est très important. Donc, les Américains, parce que ce sont de grands démocrates et qu'ils considérent que la démocratie doit primer et qu’au fond, même si ce sont des gens religieux, un peu « soupe au lait » qui arrivent au pouvoir dans cette région, ce n’est pas trop grave. Il faut se souvenir de l’accord du Quincy de 1945, depuis cette année-là, les Américains sont tout à fait favorables à des alliances avec les islamistes, pour peu qu’ils soient un peu modérés quand même. Mais ça ne les gêne pas beaucoup. Et là, vous avez raison de parler de gêne et d’ambiguïté. Les Etats-Unis, évidemment, préfèrent continuer à discuter avec l’armée égyptienne qui leur doit tant et qui représente quelque chose de classique, qu’on connaît bien et qui respectera, effectivement, les accords de Camp David avec l’allié israélien. Mais en même temps, les Etats-Unis sont extrêmement embêtés vis-à-vis d’autres Etats dans le monde, dans lesquels ils pourraient avoir à intervenir, parce que Morsi a été légitimement élu. Et d’ailleurs, le président Obama n’a jamais remis en cause cette élection démocratique l’an dernier. Il avait même félicité chaleureusement Mohamed Morsi. Donc on est, je crois, chez les Américains, encore plus gênés que chez les Européens.

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