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Tunisie

La Tunisie d'Ennahda, trois ans après Bouazizi

La mère de Mohamed Bouazizi devant un portrait de son fils.
La mère de Mohamed Bouazizi devant un portrait de son fils. REUTERS/Louafi Larbi
Texte par : David Thomson
10 mn

Il y a trois ans jour pour jour, à Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, le 17 décembre 2010, un jeune vendeur de légumes s'immolait par le feu devant le gouvernorat, pour dénoncer ses conditions de vie. La mort de Mohamed Bouazizi déclenchait ainsi la révolution tunisienne, la chute de Ben Ali puis la victoire des islamistes aux élections du 23 octobre 2011. Où en est aujourd'hui la Tunisie ? Pour beaucoup, l'heure est à l'inquiétude politique, sécuritaire et économique.

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Suite à un incident technique, cet article a été republié dans les mêmes termes ultérieurement à sa première date de publication

L'une des étincelles de la révolution était le chômage des jeunes diplômés des régions intérieures de la Tunisie, délaissées depuis toujours, au profit des zones côtières. Originaire de l'une de ces villes déshéritées, Gafsa, où le chômage des jeunes frôle parfois les 40%, Nouman ben Amar, diplômé chômeur trentenaire était dans les cortèges de la révolte du bassin minier dès 2008 et dans ceux qui ont fait tomber Ben Ali en 2011.

Trois ans après, c'est la désillusion, ce militant d'extrême gauche est toujours au chômage de très longue durée. A ses yeux, les islamistes d'Ennahda n’ont pas su répondre aux attentes de la révolution. « Après le départ de Ben Ali le 14 janvier 2011, on croyait que la situation économique et que le mode de recrutement des diplômés chômeurs allait changer. Mais c'est le contraire qui s'est passé depuis que Ennahda est au sommet de la politique tunisienne. Dans la fonction publique, ils ne recrutent que des membres d'Ennahda et la situation économique est aujourd'hui catastrophique. Moi j'ai eu mon diplôme de technicien supérieur en 2002, j'ai bien essayé de trouver un emploi dans l'administration, mais ça fait onze ans que je suis au chômage. Rien n'a changé, la situation est la même que sous Ben Ali », détaille Noumane Ben Amar, membre bureau national de l'Union des diplômés chômeurs (UDC) et militant du Front populaire à Gafsa.

Ce 17 décembre 2013, jour anniversaire de la révolution, Noumane ben Amar ne va pas faire la fête, mais il va encore une fois manifester dans les rues de Gafsa, avec le même slogan que pendant la révolution : Travail et Dignité. Car après une récession d'environ 2% en 2011 au lendemain de la fuite de Ben Ali, la croissance est repartie à la hausse après la victoire des islamistes l'année suivante. Une croissance de 3,6% en 2012, mais encore insuffisante pour réduire le chômage. Car pour Radhi Meddeb, chef d'entreprise tunisien, économiste et président de l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen, le gouvernement à majorité Ennahda n'a pas fait les bons choix économiques durant son mandat.

« Pas de projet, pas de vision »

« Les gouvernements issus des élections de 2011 n'avaient pas de projet, pas de vision. Ils n'avaient pas l'expérience de l'exercice du pouvoir et donc nous avons eu des errements pendant les deux dernières années, analyse Radhi Meddeb. Cette croissance de 3,6% en 2012 était insuffisante parce qu’un point de croissance en Tunisie crée à peu près 15 000 emplois. Donc quand le pays fait 3,6% cela permet de créer 55 000 emplois. Or nous avons de manière structurelle 90 000 demandeurs d'emplois nouveaux sur le marché chaque année. En outre cette croissance était surfaite parce que la moitié de cette croissance correspondait à des dépenses dans le secteur non marchand c'est-à-dire dans l'administration. Elle correspondait à des augmentations de salaire dans la fonction publique et à des recrutements massifs qui ont été faits dans l'administration pour essayer de diminuer le poids du chômage qui avait augmenté entre 2011 et 2012 passant de 11% à 18% au niveau national ».

Et le chef d’entreprise d’ajouter : « L'autre moitié de cette croissance est venue essentiellement des phosphates et du tourisme, des secteurs sinistrés en 2011 avec une baisse respective de 30% et de 52% de l'activité. En 2012, le tourisme a rebondit de 30% mais il était encore en recul de 35% par rapport à son niveau d'avant 2011. Mais vu son poids dans l'économie, ce rebond a pu contribuer de l'ordre de 1% dans la croissance globale. Pareil pour le secteur des phosphates. Mais cette croissance était fragile, non reproductible. Et surtout en 2012 et en 2013, nous avons cassé la tirelire, nous avons porté atteinte aux grands équilibres macro-économiques. Le déficit budgétaire est passé de 1 à 2% avant la révolution à 7% aujourd'hui ; le déficit du solde courant atteint 10% ; les réserves de changes de la Tunisie qui étaient de 153 jours d'importation au 14 janvier 2011 sont passées à 100 jours ; l'endettement extérieur du pays est passé de moins de 40% à près de 50% en l'espace de trois ans. Tous ces dérapages auraient pu être évités et ils ont empêché l'Etat de dégager les ressources nécessaires pour investir dans les régions intérieures et dans les infrastructures dont le pays a besoin ».

Recrudescence d’Aqmi

Mais c'est aussi sur son bilan sécuritaire qu'Ennahda est particulièrement critiqué. Depuis fin 2012, l'armée et la Garde nationale sont aux prises avec des groupes jihadistes liés à Aqmi sur le mont Chaambi, le long de la frontière algérienne. Ces violences qui ont déjà fait près d'une vingtaine de morts par balle ou par explosion de mines artisanales parmi les forces de l'ordre et ne sont plus cantonnées aux régions montagneuses. Elles touchent désormais les centres urbains.

Récemment, des affrontements meurtriers à l'arme automatique se sont déroulés dans les faubourgs de Tunis. Fin octobre, un premier attentat-suicide a même eu lieu sous les yeux de touristes occidentaux, sur la plage d'un hôtel de Sousse ne tuant finalement que le jeune kamikaze. Et surtout, 800 Tunisiens, selon les chiffres officiels du ministère de l'Intérieur, combattent actuellement sous la bannière d'al-Qaïda en Syrie, faisant craindre aux autorités de nouveaux attentats sur le sol tunisien à leur retour. Depuis qu'Ennahda est au pouvoir, une vingtaine de jeunes liés au mouvement jihadiste Ansar al-Charia (créé en avril 2011 par Abu Lyadh, figure du jihad global entré en clandestinité après l'attaque de l'ambassade américaine de Tunis en septembre 2012) sont morts dans des manifestations violentes sous les balles de la police ou après des grèves de la faim en prison, créant un fort ressentiment anti-Ennahda au sein de la jeunesse salafiste-jihadiste.

Pour le député Selim ben Abdesselem qui a quitté le parti de centre gauche Ettakatol allié des islamistes politiques pour rejoindre la nouvelle formation d'opposition Nida Tounès, c'est la stratégie du chef d'Ennahda Rached Ghannouchi vis-à-vis du mouvement salafiste tunisien, qui a dérapé. « J'emploie l'expression de tolérance coupable. Quand vous voyez que Rached Ghannouchi dans une vidéo qui a fuité sur Internet, recevait de jeunes salafistes et leur expliquait qu'Ennahda et leur mouvement salafiste étaient les mêmes, que leurs objectifs d'infiltration de la société étaient les mêmes, et que leur travail ne posait pas de problème et qu'ils avaient le feu vert pour le faire, aujourd'hui, ce sont ces mêmes personnes que l'on qualifie de terroristes. On voit le chemin parcouru et on voit les erreurs qui ont été faites. Monsieur Ghannouchi appelait aussi ces gens-là 'nos enfants' en disant : "ils me rappellent ma jeunesse". Cette jeunesse aujourd'hui, ce sont des gens qui pratiquent le terrorisme. Les liens étaient clairs. Sur internet, dans les mosquées, il y a clairement des appels au meurtre contre certains opposants et on a vu ce qu'il en est advenu. Chokri Belaïd a été assassiné et puis ça a été le tour de Mohamed Brahmi ».

Début d’une longue crise politique

Les jihadistes d'Ansar al-Charia, récemment classée organisation terroriste par Tunis, nient toute implication, mais ils sont accusés par les autorités d'avoir mené les assassinats de l'opposant de la gauche nationaliste Chokri Belaïd, le 6 février 2013, puis du député Mohamed Brahmi six mois plus tard, le 25 juillet. Ces deux événements ont plongé le pays dans une crise politique inédite qui, elle-même, a finalement contraint Ennahda à quitter le pouvoir. Après deux mois d'un laborieux débat national entre 21 partis sous l'arbitrage du puissant syndicat UGTT, le technocrate non hostile aux islamistes politiques, Mehdi Jomaa a été désigné sans consensus comme nouveau Premier ministre en remplacement d'Ali Larayedh cadre historique d'Ennahda. Aujourd'hui, le parti conserve la majorité à l'Assemblée constituante où les 217 députés doivent encore terminer la rédaction de la Constitution, déjà en retard d'un an. Ensuite, de nouvelles élections pourront se tenir et Ennahda s'estime à nouveau en position de les remporter.

« Ennahda reste selon tous les sondages la première force politique du pays, voire la seconde selon certains. Nous ne nous faisons pas de souci quant à nos résultats lors des prochaines élections. Notre objectif est que la démocratisation du pays soit établie de manière irréversible quelle que soit notre position. Je pense que notre bilan est loin d'être négatif. Une transition, ce n'est pas un long fleuve tranquille, c'est compliqué avec des hauts et des bas. En deux ans, nous avons pu réaliser un certain nombre de choses. Nous avons pu prouver que nous n'étions pas une menace pour le mode de vie des Tunisiens, pour leur ouverture sur le monde, pour leurs libertés individuelles et nous avons démontré clairement que Islam et démocratie n'étaient pas incompatibles », explique le député Zied Ladhari est le porte-parole du parti.

L'opposition objecte souvent à Ennahda et à son allié de gauche et président Moncef Marzouki le cas de Jabeur Mejri condamné, fin mars 2012, à 7,5 ans de prison pour avoir publié sur Facebook une caricature du Prophète. Son ami Ghazi Béji, 29 ans, condamné à la même peine par contumace, est aujourd'hui réfugié en France. Mais Ennahda n'a pas touché au Code du statut personnel (CSP) sur les droits de la femme en Tunisie et a multiplié les concessions envers l'opposition tout au long de ses deux années aux responsabilités comme l'abandon symbolique du mot « charia » dans le projet de Constitution, qui lui vaut l'ire du mouvement salafiste jihadiste. Quoi qu'il en soit, trois ans après la révolution, l'incertitude politique est telle en Tunisie que plus personne ne croit plus les pronostics successifs sur les dates annoncées pour d'éventuelles élections.

 

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