Afrique du Sud / Rwanda

Afrique du Sud: début de l’enquête après l’assassinat du Rwandais Patrick Karegeya

C’est dans cet hôtel ultra-sécurisé de Johannesburg que Patrick Karegeya a été assassiné.
C’est dans cet hôtel ultra-sécurisé de Johannesburg que Patrick Karegeya a été assassiné. AFP PHOTO/ALEXANDER JOE

L'ancien chef des renseignements extérieurs du Rwanda a été retrouvé mort, mercredi 1er janvier, en Afrique du Sud. Le corps de Patrick Karegeya a été découvert sans vie dans une chambre de l'un des plus grands hôtels de Johannesburg. Cet ancien homme clé du pouvoir rwandais était, depuis 2007 et son départ en exil, devenu un opposant acharné du régime en place, lui qui avait été auparavant un très proche du président Paul Kagame. Son parti, le RNC, accuse Kigali d'être derrière cet assassinat.

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Le corps de Patrick Karegeya a été retrouvé, mercredi, dans l'une des chambres du complexe hôtelier Michelangelo, l’un des hôtels le plus cher et surtout le plus sécurisé de Johannesburg. L'autopsie est en cours ce jeudi, selon la police sud-africaine. Mais selon toute vraisemblance, Patrick Karegeya a été étranglé. Le cou de l'ancien chef des renseignements extérieurs était enflé et une corde a été retrouvée sur les lieux.

« Il avait réservé une chambre le 29 décembre, explique Katlego Mogale, la porte-parole de la police sud-africaine. La police l'a trouvé mort allongé sur son lit. Son coup était très enflé et selon les premiers éléments de l'enquête une corde et une serviette tâchée de sang ont été retrouvées dans le coffre fort de la chambre. Cela ouvre la possibilité d'un étranglement. L'autopsie confirmera l'heure exacte de la mort. Nous cherchons à vérifier pourquoi il s'est rendu dans cet hôtel, et combien de personnes se trouvaient dans sa chambre, les enquêteurs étudient actuellement les images captées par les caméras de vidéo surveillance de l'hôtel ».

Le reste de l'histoire pour l'instant, on ne le connait que par des membres de son parti, le RNC, et des membres de sa famille. Le dernier contact qu'ils ont eu avec lui, c'était à 19h30, le soir du réveillon du Nouvel an. Il devait rencontrer un certain Appollo, quelqu'un qu'il connaissait bien. Dans un message, il l'a même qualifié d'« ami de passage » avec lequel il comptait boire un verre pour célébrer la nouvelle année. Appollo Ismael Kiririsi, assure le RNC, lui aurait tendu un piège. Cet homme d'affaires vivant au Rwanda se serait donc, si l'on croit la version de l'opposition, retourné contre Patrick Karegeya.

Il se savait en danger

Depuis la tentative d'assassinat en 2010 contre l'ancien chef d'état-major rwandais, Kayumba Nyamwasa, les services secrets sud-africains avaient proposé à Patrick Karegeya de le mettre, comme le général Kayumba, sous protection. Ce dernier, même s'il se savait en danger, avait refusé pour conserver sa liberté de mouvement. Il avait tout de même pris la précaution d'envoyer sa famille à l'étranger.

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L'homme était prudent. Il n'acceptait de rencontrer ses interlocuteurs que chez lui, une résidence ultra-sécurisée, ou dans les grands hôtels, les casinos ou les centres commerciaux. Le complexe Michelangelo était, de loin, le plus sécurisé. C'est d'ailleurs un lieu où de nombreuses personnalités, y compris les plus recherchées, donnent des rendez-vous. Un hôtel, qui selon plusieurs observateurs, est sous surveillance des services secrets sud-africains.

En juillet dernier, Patrick Karegeya n’avait pas caché à RFI ses craintes pour sa vie. Il disait que le président rwandais Paul Kagame voulait sa mort, avant même son départ du Rwanda. Des accusations toujours balayées du revers de la main par Kigali. Mais qui avaient motivé son départ du pays en 2007.

« J’avais déjà testé la prison deux fois. Et j’ai été maintenu à l’isolement. Deux fois en deux ans. Quand je suis sorti, j’ai été amené au ministère de la Défense, j’ai été malmené par des officiers, certains sont en prison aujourd’hui, d’autres ont des problèmes. Mais bon, le fait important, c’est qu’ils m’ont dit que Kagame allait s’occuper de moi définitivement, expliquait en juillet dernier Patrick Karegeya à RFI. Ca en inquiétait tout de même certains. Ils m’ont dit que mon temps au Rwanda était fini, que si je tenais à la vie, il fallait que je parte. Je n’avais pas de raison d’en douter, ils m'avaient donné des preuves. Donc je suis parti. Et en fait, c’était bien vrai. C’est qu’il a essayé de faire ici. C’est pour ça qu’on a tiré sur mon collège Nyamwasa. J’ai eu de la chance de m’en sortir sans aucune égratignure ».

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Ancien proche de Kagame

 

Il ne faisait aucun doute que Patrick Karegeya détestait Paul Kagame. Il avait décidé de consacrer sa vie à le renverser. Les deux hommes avaient pourtant longtemps été amis, ils se connaissaient depuis plus de 30 ans, depuis les bancs de l'école en Ouganda. « Karegeya savait tout de lui, connaissait tous ses secrets et surtout tous les rouages du régime, explique un spécialiste du Rwanda. Le régime rwandais, c'était une boite noire. Mais grâce au départ en exil de Patrick Karegeya et d'autres hauts responsables, des informations ont commencé à filtrer ».

 

Selon plusieurs sources, Patrick Karegeya était en contact avec différentes chancelleries, le groupe d'experts des Nations unies sur le Congo ou encore des organisations de défense des droits de l'homme. Lui, qui pendant dix ans avait recueilli des informations pour le compte de Paul Kagame, les diffusait aujourd'hui largement contre lui. Mais surtout avec son parti, le RNC, il cherchait à multiplier les contacts au Rwanda pour convaincre le plus grand nombre de s'unir contre le président rwandais.

Beaucoup de contacts au Rwanda et à l'étranger qui se trouvaient dans les répertoires de ses trois téléphones portables qui ont été emportés par ses assassins. Ce qui, selon une source au sein du RNC, risque de mettre de nombreuses personnes en danger. Pour le gouvernement rwandais, Patrick Karegeya était surtout un terroriste. Il avait été condamné pour l'explosion de grenades en plein Kigali. Des accusations que ce dernier avait rejetées, les qualifiant de politiques.

« Tout le monde savait que ce serait une lutte à mort entre lui et Kagame », explique un proche de Patrick Karegeya. Selon une source diplomatique rwandaise, Kigali n'a pas à commenter la mort de l'ancien officiel. Cela concerne strictement la justice sud-africaine.


Le Michelangelo Towers, un hôtel hypersécurisé

La Michelangelo Tower surplombe Sandton de ses 143 m de haut. Ici, tout respire le luxe, la volupté et la sécurité. L’hôtel promet un système d’empreintes digitales et une vidéosurveillance qui fonctionne évidemment 24h/24h. Des stars, des hommes politiques ont séjourné ici.

Le complexe Michelangelo est connu pour être l’un des lieux de rendez-vous les plus sûrs de Johannesburg. L’hôtel serait même surveillé par les services secrets sud-africains. L’assassinat de Patrick Karegeya a créé une onde de choc dans ce petit monde policé. Mais pas question d’en parler. Ce jeudi 2 janvier, la direction de Michelangelo Towers se refusait à tout commentaire sur l’affaire.

Le personnel de sécurité qui veille à l’entrée des magasins de luxe et devant les portes de l’hôtel voisin s’interroge à voix basse. L’un des gardiens explique que certaines chambres de Michelangelo Towers sont habitées à l’année par les mêmes résidents. Ceux-ci reçoivent, il y a du passage à l’entrée.

La police sud-africaine étudie justement les images enregistrées par les caméras de vidéo surveillance de l’hôtel pour tenter de savoir combien de personnes se trouvaient dans la chambre de Patrick Karegeya ce soir-là et pour comprendre quand et comment elles y seraient entrées.

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