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Entretien

Barlen Pyamootoo: «Bénarès était d'abord un cri d'amour!»

Barlen Pyamootoo est auteur, éditeur et cinéaste.
Barlen Pyamootoo est auteur, éditeur et cinéaste. Confluences

Le Mauricien Barlen Pyamootoo est l’un des auteurs majeurs de sa génération. Avec Ananda Devi, Carl de Souza, Shenaz Patel, Nathacha Appanah, Bertrand de Robillard, Alain Gordon-Gentil et quelques autres, il participe au rayonnement de la littérature mauricienne qui ne cesse d’étonner les observateurs par la qualité et la sophistication de son corpus. Auteur de trois romans – Bénarès (1999), Le Tour de Babylone (2006) et Salogi’s (2008), tous les trois publiés aux éditions de l’Olivier - Pyamootoo se veut résolument moderniste, situant son œuvre loin des dérives exotisantes et des mauricianités étriquées dont la littérature de Maurice est parfois friande. Romancier, cinéaste, éditeur, pédagogue, l’homme se caractérise par ses talents très diversifiés.

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RFI : Comment s’explique la grande vitalité des lettres mauriciennes ?

Barlen Pyamootoo : Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, notre longue tradition littéraire n’est sans doute pas étrangère à la créativité littéraire dont témoigne l’île. Saviez-vous que le premier roman paru dans cette région de l’océan Indien fut imprimé à Maurice, en 1803 ? Il s’agissait de Sidner, ou les dangers de l’imagination, le premier roman de Barthélémy Huet de Froberville inspiré du Werther de Goethe. La tradition s’est poursuivie depuis, s’est enrichie et a produit une belle et grande littérature. Le dynamisme littéraire mauricien s’explique aussi à mon avis par la cohabitation de différentes langues et de différents peuples sur le sol de cette île. Le croisement des idées, des imaginations, des sensibilités est toujours propice à la création littéraire.

Qui sont les auteurs mauriciens que vous aimez lire ou relire ?

Comme tous les gens de ma génération, j’ai lu les grands ancêtres, de Léoville-L’Homme à Edouard Maunick, en passant par Robert-Edward Hart, André Masson, Marcel Cabon,

Barlen Pyamootoo, au stand de l'Atelier d'Ecritures au Salon Confluences de Port-Louis
Barlen Pyamootoo, au stand de l'Atelier d'Ecritures au Salon Confluences de Port-Louis TC /RFi

et l’incontournable Malcolm de Chazal. Mon préféré, toutefois, c’était Savinien Mérédac qui a parlé avec beaucoup de sensibilité des laissés-pour-compte et des oubliés du miracle mauricien. Parmi les contemporains, j’ai un faible pour deux textes en particulier : Les jours Kaya de Carl de Souza et L’homme qui penche de Bertrand de Robillard. Ce sont de très grands livres.

 

Comment vous-même êtes-vous venu à l’écriture ?

J’ai eu la chance d’avoir beaucoup lu pendant mon adolescence. C’était une grande chance d’avoir appris à aimer les livres très tôt, à aimer lire et toucher les livres. Encore aujourd'hui, le livre est un objet sacré pour moi. A la limite, je pourrais accepter qu’on vienne chez moi et déchire mon chapeau, mais je ne supporterais pas qu’on salisse ou maltraite un livre !

Que lisiez-vous quand vous étiez jeune ?

Essentiellement, la littérature mondiale. Les Français, les Anglais, les Russes… Mais c’est la lecture d’Ulysse de Joyce qui m’a fait comprendre la littérature d’une manière fulgurante. Depuis, ce livre ne quitte jamais ma table de chevet où il a sa place avec une dizaine d’autres grands favoris, dont Le bruit et la fureur de Faulkner, Au-dessus du volcan de Malcolm Lowry et Voyage au bout de la nuit de Céline. Ces livres m’accompagnent partout où je vais. Ils étaient dans ma valise quand je suis allé récemment aux Etats-Unis pour une résidence d’écriture de six mois.

Est-ce que c’est la découverte de la littérature qui vous a conduit à l’écriture ?

En partie, oui. Mais j’ai toujours su que je voulais écrire. Les choses se sont concrétisées il y a vingt ans, à mon retour à Maurice en 1995, après un long séjour en France. Je me suis installé d’abord comme éditeur. La maison d’édition que j’ai créée s’appelle L’Atelier d’écriture parce que j’ai animé des ateliers d’écriture, avant de devenir éditeur. En tant qu’éditeur, les textes que je recevais ne me paraissaient pas très convaincants. J’ai donc mis la main à la pâte pour montrer aux jeunes auteurs qui venaient frapper à ma porte, ce que j’attendais d’eux.

Qu’attendiez-vous d’eux justement ?

Je voulais qu’ils fassent attention à l’écriture et que chaque livre soit une réinvention du monde. Maurice en soi n’est pas très intéressant, il m’intéresse comme un lieu dans le monde parmi tous les autres, où se déploie la condition humaine. Condition dans laquelle les lecteurs de Paris, de Pittsburg ou de New Delhi pourraient se retrouver. Etre de Maurice et du monde, je crois que c’est ça être un bon écrivain Mauricien. Un bon écrivain est celui qui a le don d’ubiquité.

Etre à Bénarès et à Maurice en même temps, par exemple ?

C’est en effet ce que j’ai essayé de faire dans mes livres, notamment dans Bénarès et dans Le Tour de Babylone. Le  titre «Bénarès»  renvoie à un village à Maurice, mais tout le récit est hanté à un second niveau par les clichés et les mythologies liés à la ville indienne. Quant à Babylone, c’est une ville en Irak, mais j’ai écrit le récit sur Babylone sans jamais quitter Maurice. J'ai une anecdote à vous raconter autour de ce titre. Quand j’étais jeune, mon père se mettait en colère quand à son retour il ne me trouvait pas à la maison en train de faire mes devoirs. Alors, quand je revenais, il m’attendait devant la porte et m’accueillait en me lançant invariablement : « Quel tour de Babylone as-tu encore fait, Barlen ? » Je savais qu’il était en colère. Dans le parler mauricien, « faire le tour de Babylone » signifie « vagabonder », « ne pas suivre un chemin droit ». J’ai joué sur cette double entente et imaginé le second livre comme une errance à travers l’Irak où je n’ai jamais mis les pieds.

Vos livres parlent des lieux imaginaires, mais ils restent quand-même très marqués par la géographie de Maurice, notamment dans votre dernier roman  Salogi’s

Oui, les lieux m’habitent. Je dis toujours aux journalistes que j’écris des romans géographiques, comme d’autres écrivent des romans historiques. Mes récits sont ancrés dans le paysage où j’ai grandi et où je vis. Cette ville balnéaire de Trou d’eau douce où je vis depuis quinze est ce que Dublin était pour Joyce. J’espère qu’on retrouve dans les pages de mes livres la lumière éblouissante de Trou d’eau douce, ses hommes et femmes dont je me sens si proche. J’ai beaucoup appris en regardant la mer. Je fais de longues promenades sur la plage et je me sens chaque fois revivifié. Je suis attaché aussi à Flacq, le village où j’ai grandi et j’ai appris à écrire. L’intrigue de Salogi’s se déroule en grande partie à Flacq.

Salogi était le nom de votre maman, décédée accidentellement, écrasée par un bus...

Mon dernier livre est un hommage à ma mère. Plus qu’un hommage, c’est une offrande. Il fallait que je l’écrive, pas pour faire le deuil, mais pour donner la parole à Salogi. J’ai inséré dans le livre un passage écrit par elle. Le lecteur pourrait penser que j’ai continué le travail de mémoire qu’elle avait commencé. Elle raconte dans cette séquence entre guillemets comment elle a grandi dans une famille très pauvre, avec des parents qui n’avaient pas d’argent, mais qui étaient profondément dignes. Encore aujourd’hui, après tant d’années, je suis paralysé de douleur quand je pense à ma mère. Non, je n’ai pas écrit ce livre pour atténuer ma douleur, car faire le deuil s’est révélé impossible.

Quel est votre lecteur idéal ?

Je pourrais vous parler de ma lectrice idéale. C’est cette jeune fille de 14-15 ans qui m’a engueulé lors d’une séance de dédicace à la Réunion. Elle était en colère parce que mon livre se termine sur une note de désespoir. Pour moi, la littérature est intimement liée à la rencontre amoureuse. Je me souviens qu’avant d’écrire mon premier livre, j’avais fait la connaissance d’une jeune femme. Nous nous sommes longuement parlé. Elle n’arrêtait pas de me dire qu’elle aimait ce que je lui racontais. « Un beau parleur comme toi, il faut qu’un jour tu écrives un livre », m’a-t-elle dit. Je crois bien qu'elle a chuchoté le nom de Bénarès. Ce nom était sorti de sa bouche comme un cri d’amour !


Extraits

«Ma mère est morte le 26 mars 2005, écrasée par un autobus. Le chauffeur : un jeune receveur qui faisait des manoeuvres à la gare routière de Flacq et qui n'avait même pas son permis. C'est ma soeur Sabrina qui m'a appris la nouvelle: «Barlen, Barlen, Barlen, ma petite maman est morte.» J'étais défait, rien ne pouvait m'arriver de pire que la mort de ma mère, mais j'ai vite rentré ma peinepour consoler au mieux ma soeur.»

(Salogi's, par Barlen Pyamootoo. Editions de l'Olivier, 2008, 138 pages, 16 euros)

«Hassan réfléchit au chemin le plus court, il voudrait me montrer un quartier qu'on a bombardé. Il plie son journal et le met dans sa poche, tandis qu'on traverse une rue ombragée de bannes. Le visage figé, il scrute un moment le ciel et me prévient que ce n'est pas beau à voir. J'essaie de le rassurer: je lui dis que dans mon pays aussi il y a la guerre...»

(Le Tour de Babylone, par Barlen Pyamootoo. Editions de l'Olivier, 2002, 106 pages, 11 euros)

« Un jour, Mayi est venu à la maison. J'habitais en face de la boutique, ça ne faisait pas longtemps. Ma maison n'avait qu'une pièce mais elle avait une cour qui l'agrandissait quand on ouvrait la porte et la fenêtre, et au milieu de la cour, un arbre se déployait, qui cachait le ciel et le soleil et donnait de l'ombre toute la journée, c'était agréable quand il faisait chaud. Un chemin de terre bordait la cour, il était fréquenté par les amoureux et ceux qui s'en allaient fumer leurs joints ou qui en revenaient, le chemin menait à la mer et à une plage qui était vaste et discrète.»

(Bénarès, par Barlen Pyamootoo. Editions de l'Olivier, 1999, 91 pages, 9 euros)

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