Afrique du Sud

André Brink : «Le romancier est toujours déçu par le réel»

André Brink, romancier sud-africain.
André Brink, romancier sud-africain. Graeme Robinson

Conteur hors pair des espérances et des turbulences de sa société, le Sud-Africain André Brink revient dans son nouveau roman Philida (Actes Sud) sur le passé de son pays. Philida était une esclave noire mère de quatre enfants nés de son union forcée avec le fils de son maître. Elle porta plainte contre son amant qui avait promis de l’affranchir. Pour préserver l’avenir de ses enfants, la jeune femme traversa monts et vallées pour déposer sa plainte auprès du protecteur des esclaves. Une fuite en avant qui devient sous la plume du romancier un moment privilégié pour explorer le passé. Pour aussi « réimaginer l’histoire ». Entretien.

Publicité

RFI: Le protagoniste éponyme de votre nouveau roman Philida était une esclave noire sud-africaine qui a réellement vécu au début du XIXe siècle. Quelle est la part du réel et celle de la fiction dans le récit que vous avez raconté dans ce roman ?

André Brink: Comme dans la plupart de mes romans (et surtout ceux qui sont inspirés par l’histoire officielle), il y a une interaction constante entre les faits et l’invention. Au fond, c’est l’essence même de l’écriture de fiction, non ? Pour les « faits » historiques, j’ai respecté l’histoire telle qu’elle est enregistrée dans les traditions écrites et documentées. Puis, il y a tout le reste – la mémoire, l’imagination, les rêves, les inventions de l’esprit, toute l’expérience de l’individu, de l’être seul et nu face au monde…

Le maître de Philida était un Brink, le frère d’un de vos ancêtres. Est-ce que c’est le sentiment de culpabilité qui vous a poussé à raconter l’histoire de cette femme ?
Cela va beacoup plus loin que la simple « culpabilité »: je dirais plutôt « responsabilité ». Il s’agissait pour moi de ré-imaginer l’aspect historique de la mémoire, de ré-examiner les relations entre violence et tendresse, entre puissance et impuissance, mais aussi entre la réalité et le rêve. C’était surtout une question d’aller à la recherche de quelque chose… Et surtout, encore une fois, il fallait « imaginer le réel », non pas le copier ou seulement  le répéter en proposant un sommaire ou un précis historique.

Certains passages de votre roman semblent suggérer que l’esclave Philida était peut-être amoureuse de son maître qui l’a violée à plusieurs reprises et avec lequel elle a eu quatre enfants.
La question pour moi était de trouver de nouvelles complexités dans les relations entre hommes et femmes, entre pouvoir et faiblesse, entre « toi » et « moi » (ou « vous » et « moi »)… Je reconnais que c’est un récit construit à partir des atrocités historiques. Dans ces conditions, comment redéfinir les relations entre l’esclave et le maître? Il s’agissait de relations incroyablement compliquées, où se mêlent la tendresse et la violence, la brutalité et le respect…

Philida, le nouveau roman d'André Brink (2014)
Philida, le nouveau roman d'André Brink (2014) Actes Sud

Dans Philida, la narration est assurée par plusieurs voix. Cela donne un récit polyphonique et décentrée. Est-ce que la polyphonie est plus adaptée au récit historique ?
Pour moi, la polyphonie est le point de départ du roman comme genre (la polyphonie sous toutes ses formes.)

Avec Nadine Gordimer et Coetzee, vous avez constitué dans les années d'apartheid un formidable trio de romanciers engagés. Est-ce que vous vous sentiez proche de Nadine Gordimer qui vient de disparaître ?
Nous étions des compagnons de guerre et des amis inséparables pendant une bonne quarantaine d’années.

Vous qui avez été professeur de littérature, quelle lecture faites-vous de l’œuvre de Gordimer ? Quel est selon vous son livre le plus réussi ?
Je lisais tout ce qu’elle écrivait (et elle faisait de même avec mes livres !). Son œuvre fait l’inventaire de toute la largeur et la profondeur du champ littéraire. Elle occupe une place centrale dans la littérature de langue anglaise de l’Afrique du Sud, aussi bien pour ses romans que pour ses nouvelles. Parmi ses romans, j’admire surtout Fille de Burger et Histoire de mon fils, mais j'aimais aussi Ceux de July et Feu le monde bourgeois.

Quel rôle a joué selon vous cette littérature anti-apartheid (qui a été la marque de fabrique de votre génération) dans le démantèlement de l’apartheid ?
Cette littérature a permis de faire émerger une nouvelle génération de lecteurs (et une nouvelle façon de lire). Elle a permis de mieux comprendre ce qui se passait ailleurs dans le monde. Dommage que nous n’ayons pas, ou pas encore, l’équivalent de l’Algérien Kamel Daoud! En ce qui concerne la « conscientisation du public », la littérature anti-apartheid a joué un rôle inestimable : pendant que la politique s’occupait globalement des idées, la littérature visait à remodeler l’imagination et à redonner à l'individu tout son potentiel d'invention linguistique . Face à des situations historiques, les écrivains se sont toujours caractérisés par leur souci d’explorer les changements, de les interpréter, les évaluer, les sonder… afin de faciliter une interprétation nouvelle de notre monde, à la fois morale et philosophique.

Etes-vous déçu par l’évolution politique et sociale de l’Afrique du Sud depuis 1994 ?
Inévitablement, oui. Vous savez, le romancier est toujours déçu par le réel. En politique, il fallait et il faut s’occuper des jeux entre le pouvoir et le « peuple », pendant qu’en fiction tout reste à démontrer, à découvrir, à espérer, à rechercher. Sur le plan politique il fallait insister sur le domaine du « possible » et du « pragmatique », sur les luttes du pouvoir et de l'organisation de ces combats, alors que dans la littérature le travail des écrivains consiste à explorer l'au-delà du monde de tous les jours, c’est-à-dire le monde moral, le monde philosophique ou le monde des sensibilités. Qui plus est, devenue trop simpliste et « schématique », la pratique politique sud-africaine manque de complexités et en nuances essentielles à la politique, comme on la rencontre, par exemple, en France ou en Europe en général.

Y a-t-il une alternative à l’ANC ?
Oui: on pouvait la voir pendant les années qui ont précédé son accession au pouvoir, quand il était encore possible d’explorer les nuances et les possibilités, et pas seulement les « faits » et les « programmes ». Il fallait rebâtir la société à partir des espérances, ou des rêves, des souvenirs, des peurs, des notions de la beauté… Mais, encore une fois, dans une politique simpliste de généralisations et de raisonnements brutaux, il est de plus en plus difficile d’apporter des raffinements et des subtilités.

Dans la génération d’écrivains sud-africains montants, est-ce que vous avez des favoris ?
Plusieurs. Surtout parmi les auteurs qui écrivent dans les langues indigènes ou en afrikaans, comme Marlene van Niekerk, Deon Meyer, Ingrid Winterbach, et quelques d’autres.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail