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Paix et sécurité en Afrique

Michel Foucher: «Toutes les frontières sont artificielles»

Carte du continent africain
Carte du continent africain Montage RFI / Pierre Moussart

Michel Foucher est diplomate et géographe de formation. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages consacré à la pensée des frontières. Bon connaisseur des crises frontalières auxquelles le continent africain a été confronté depuis sa sortie de la période coloniale, il a participé au Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique. Ses réflexions sur les « frontières d’Afrique » devenues des « frontières africaines » à proprement parler ont contribué à une meilleure appréhension des enjeux à la fois sécuritaires et économiques d’une pensée stratégique africaine à venir.

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RFI: « Territoires et frontières » ont été l’un des thèmes débattus lors du récent Forum de Dakar consacré à la paix et la sécurité en Afrique. Si on reparle aujourd’hui des frontières en Afrique, est-ce parce que les terroristes qui menacent les Etats africains se moquent des frontières ?

Michel Foucher: Non, les terroristes ne se moquent pas des frontières, ils en jouent. Ils commettent leurs basses besognes dans des pays cibles, avant de se réfugier dans des pays frontaliers dépourvus de tracés définitifs délimitant les frontières. C’est ce qui se passe en ce moment avec les fondamentalistes musulmans qui font régner la terreur au Mali avant de partir se cacher dans le sud de l’Algérie ou le sud-ouest de la Libye devenus des sanctuaires. D’où l’importance pour les Etats de s’engager dans un processus d’abornement de leurs frontières encouragé, voire même financé par l’Union africaine.

Vous réfléchissez depuis longtemps, Michel Foucher, sur la question des frontières en Europe et en Afrique. Vous êtes aussi l’auteur d’un livre très remarqué, paru cette année : Frontières d’Afrique. Pour en finir avec un mythe. C’est quoi, ce mythe ?

C’est l’idée que les tracés coloniaux artificiels seraient responsables de tous les maux de l’Afrique contemporaine. Les frontières d’Afrique seraient arbitraires, absurdes, poreuses, indéfendables et non-défendues. Cette affirmation fait partie du viatique des idées reçues sur l’Afrique. Pour moi, cette thèse ne tient pas debout. Elle ne sert qu’à dédouaner les Africains de leurs responsabilités dans les conflits et le mal-développement de la période postcoloniale. En pratique, l’engagement pris par les Etats, dans la Déclaration du 21 juillet 1964, de respecter les frontières héritées à l’indépendance a été globalement tenu et continue de l’être. Le principe d’intangibilité des frontières n’a été mis à mal que dans deux cas, celui de l’Erythrée et celui du Soudan du Sud.

Les frontières africaines, tracées au cordeau par les colonisateurs sans tenir compte des réalités du vécu des communautés et des peuples, n’en restent pas moins artificielles.

Toutes les frontières sont artificielles au sens où elles sont de construction socio-historique. La frontière naturelle est un mythe dans la mesure où les éléments naturels qui délimitent un territoire ne sont des limites parce que l’Histoire les a imposés comme tels. S’agissant des frontières africaines, il ne faut pas oublier la brièveté de la période coloniale, avec soixante ans d’occupation effective, ce qui est très peu dans une perspective historique. L’histoire longue nous invite à prêter plus d’attention à l’importance des configurations précoloniales qui ont servi de support de nombre de tracés coloniaux. L’Afrique a une histoire et si on ne tient pas compte de son passé précolonial, on ne comprend pas ce qui s’y passe aujourd’hui. C’est ça ma thèse.

L’Afrique précoloniale était organisée en empires, royaumes, en aires de production agricole et de marchés, en régions côtières et intérieures. Entre ces régions, il y avait souvent une circulation intense, des passages. Dans ces temps anciens, la pensée de la frontière n’avait peut-être pas la même finalité que celle dans les Etats urbanisés d’aujourd’hui ?

Les frontières renvoient à l’Etat qui ne peut exister sans limites linéaires. Dans la conception européenne classique, la frontière sert de limite. Selon les juristes, la frontière est la limite où expire une souveraineté et commence une autre. Dans l’Afrique des empires, il n’y avait pas de place pour des frontières linéaires, il y avait uniquement des confins ou des marges. Tracer une ligne séparant deux pays n’avait pas de sens car les pays étaient souvent des ensembles très vastes où les allegéances pouvaient changer du jour au lendemain. Ces pays étaient composés d’un centre fort et d’une périphérie en constant état de flux et où florissaient toutes sortes de commerces transfrontaliers. Dans la mesure où ces commerces frontaliers font vivre des populations entières, je les appelle des « frontières ressources ». La situation n’est pas très différentes aujourd’hui dans beaucoup de pays africains, notamment dans l’aire saharo-sahélienne.

Que sera la politique intelligente de gestion des frontières en Afrique que vous appelez de tous vos voeux ?

Il faut être deux pour gérer une frontière. Une gestion intelligente passe nécessairement par la négociation avec pour objectif de concilier la logique du flux et celle du contrôle.
 


Frontières d’Afrique. Pour en finir avec un mythe
, par Michel Foucher. CNRS Editions, 2014, 60 pages, 4 euros.

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