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Tunisie

François Burgat: «Il n’y a pas eu de séisme idéologique» en Tunisie

Beji Caid Essebsi (g.), leader du parti laïc Noudaa Tounes, serre la main à Rached Ghannouchi (d.), chef du parti islamiste Ennahda, le 2 décembre 2014.
Beji Caid Essebsi (g.), leader du parti laïc Noudaa Tounes, serre la main à Rached Ghannouchi (d.), chef du parti islamiste Ennahda, le 2 décembre 2014. REUTERS/Zoubeir Souissi

55,68% des voix, onze points d’avance sur son rival : Beji Caïd Essebsi est le nouveau président tunisien, le premier élu démocratiquement. Une victoire, donc, mais aussi beaucoup de défis qui l’attendent. Pour François Burgat, politologue et spécialiste de l’islamisme, cette victoire ne signifie cependant pas un recul net des islamistes.

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Cette victoire du candidat laïque face à Moncef Marzouki et son camp Ennahdha, marque-t-elle un vrai rejet de l’islamisme de la part des Tunisiens ? On le rappelle Ennahda, est la première force politique de l’après-Ben Ali ?

Permettez-moi avant tout de prendre le temps de saluer non pas les résultats des élections - on va laisser cela aux Tunisiennes, aux Tunisiens -, mais le fait que ces résultats ont été acquis avec une sérénité assez remarquable comme l’a manifesté la tonalité des échanges entre le candidat gagnant et le perdant. Je pense qu’il n’y a pas eu de séisme idéologique en Tunisie. Il y a eu quelque chose de plus banal, de plus important, de plus rassurant aussi, qui relève plus banalement de la normalisation politique. Il serait donc dangereux de vivre ce scrutin comme une défaite, voire un effondrement du camp « islamiste » face au camp « laïque ». Pour plusieurs raisons, et tout d'abord parce qu’il n’y a pas effondrement : moins de 6% des voix séparent le camp du candidat Marzouki de la majorité, Marzouki étant  lui-même un individu parfaitement, totalement laïc au-delà des « mauvaises fréquentations » que lui reprochent ses adversaires : un différentiel de 6% seulement des voix, ce n’est pas un effondrement.

« Les islamistes n’ont pas mobilisé la totalité de leur camp »

Le camp qui a été au pouvoir a pris le risque de ne pas pouvoir faire face à l’ensemble des attentes d’une population qui était particulièrement motivée, demandeuse à l’égard du pouvoir politique, après cette longue séquence d’autoritarisme, ça c’est la première chose. Ce n’est pas les islamistes qui ont été condamnés en tant qu’islamistes, mais les gens qui ont été au pouvoir, qui n’avaient pas - pas plus que d’autres composantes de l’opposition -, les moyens de satisfaire les demandes multiples, et dont la popularité s’est tassée, il faut prendre le temps, je pense, de dire cela.

Mais la seconde raison, très importante, est que les islamistes n’ont pas mobilisé la totalité de leur camp. Les islamistes ont d’abord gouverné en alliance avec des partis de gauche, ce qui était extrêmement risqué au sein de la troïka, avec l’Ettakatol et le CPR. Et pour aller jusqu’à cet accord historique qui a permis d’adopter une Constitution, les islamistes ont fait énormément de concessions. Ce faisant, ils se sont coupés non pas de la petite fraction des radicaux, partisans de l’action armée, qui se sont montrés depuis une semaine environ, et dont on sait qu’ils sont à l’origine des assassinats politiques, mais ils se sont coupés de composantes importantes de leur base potentielle, qui a refusé de participer aux élections.

Il faut donc bien garder présent à l’esprit que la totalité du camp islamiste, si elle était restée unie, aurait eu, dès les législatives, une majorité potentielle. C’est pour ça qu’il me semble extrêmement dangereux de lire ce scrutin, qui était un scrutin essentiel parce qu’il a eu lieu calmement et avec sérénité sur le mode d’une revanche définitive, d’une bérézina du camp islamiste.

Pour aller un peu plus vers l’avenir, quels sont les principaux défis qui attendent Beji Caïd Essebsi ?

Jusqu’à présent, il a donné des signaux plutôt favorables, à commencer par celui de ne pas idéologiser sa victoire, de ne pas stigmatiser sur une base idéologique le camp qui a perdu. Les Tunisiennes et les Tunisiens savent qu’ils vont vraisemblablement devoir revoter dans moins de temps que la durée du mandat. Tout le mystère, c’est maintenant le rapport de force qui va s’instaurer au sein de Nidaa Tounès, à l’égard d’un candidat qui est tellement âgé, presque 89 ans, et dont on sait très bien qu’il ne va pas aller jusqu’au bout de son mandat.

Il y a de réels dangers qui pèsent sur cette transition ?

Essebsi est à la tête d’une coalition qui est surtout négative, dont le seul dénominateur commun idéologique pensable est l’opposition au camp qui a exercé le pouvoir. Mais il a par exemple l’appui des mouvements de gauche qui ont été des opposants constants au régime dont il est plus ou moins l’héritier, qui est le régime Bourguiba-Ben Ali.

Cela veut-il dire que ses adversaires ont raison quand ils disent qu’il incarne le retour de l’ancien régime ?

Il faut être nuancé. L’ancien régime, avec ces méthodes ne reviendra pas, c’est absolument impensable, mais le camp de Nidaa Tounès regroupe l’ensemble des acteurs qui étaient identifiés à l’ancien régime, et il bénéficie des mêmes soutiens internationaux, et notamment de tous les régimes arabes conservateurs qui ont peur de l’effet de réaction, qui veulent affaiblir ceux dont ils savent qu’ils sont la matrice de leur opposition respective dans chacun de leur Etat notamment, dans le Golfe. Donc, oui, il est bien porté par les forces politiques qui sont identifiées à l’ancien régime.

Cela étant, encore une fois, il ne pourra pas diriger seul. Il a maintenant face à lui, une société qui est politiquement organisée, cohérente, qui a plus d’expérience. Il n’a pas cette société atomisée, désinstitutionnalisée, qui faisait la force terrifiante de Ben Ali.

Non, l’ancien régime n’est pas de retour, mais le danger - et l’Egypte malgré tout le montre, on sait, personne n'aurait misé sur la capacité d’un régime à revenir au pire -, d’aller au-delà des méthodes qui avaient été employées par le précédent. Je ne pense pas que ce soit possible en Tunisie, mais c’est effectivement un des risques, un des challenges que doit surmonter Beji Caïd Essebsi.

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