Cinéma / Tunisie

«Le Challat de Tunis», une enquête de Kaouther Ben Hania

«Le Challat de Tunis», film de la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania.
«Le Challat de Tunis», film de la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania. CINETELEFILMS & SISTER PRODUCTIONS

C’est un film à la fois passionnant, palpitant, marrant et parfois terrifiant sur les rapports hommes femmes en Tunisie. « Le Challat », « le balafreur », est le nom de cet homme qui, au début des années 2000, roule à moto dans les rues de Tunis, armé d’un rasoir pour balafrer les fesses des femmes qui ont la malchance de croiser sa route. Réalité ? Légende urbaine ? Manipulation politique ? Dans Le Challat de Tunis qui sort ce mercredi 1er avril sur les écrans français, la jeune cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania a décidé d’enquêter avec sa caméra.

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RFI : Est-ce que vous vous souvenez de la première fois où vous avez entendu parler du Challat de Tunis ?

Kaouther Ben Hania : Oui, c’était en 2003 à Tunis. On nous parlait d’un homme qui rôdait dans les rues de Tunis avec une lame à la main sur une mobylette qui attaquait par derrière, parce qu’il balafrait les fesses des femmes. Donc c’est devenu une blague : « Faites attention au Challat, les filles. Rentrez plus tôt ! ». C’est devenu comme l’ogre en fait.

Comme le croque-mitaine...

Voilà, exactement.

À l’époque, est-ce que vous aviez des doutes sur la réalité du Challat ?

On était dans une époque où il y avait très peu d’informations. Les journalistes étaient à la solde du pouvoir, personne ne faisait des investigations, on savait pertinemment que l’on n’avait pas accès à la réalité des choses. En plus un film sur un criminel en Tunisie ! « On n’a pas de crimes, c’est la paix, c’est la sécurité, la police partout, vous êtes heureux, mais de quoi vous parlez ? », il y avait tout ça à la fois.

Dans le film, il y a des dialogues absolument incroyables, par exemple, un homme qui dit : « Le Challat est le produit de notre société musulmane ». On a l’impression qu’il en est presque fier. Certains disent : « Une femme doit s’habiller correctement si elle ne veut pas être balafrée ». Un autre dit : « Je dois leur donner une leçon, je dois l’éduquer ». Avez-vous l’impression d’être juste, d’être réaliste par rapport à la société tunisienne d’aujourd’hui ?

La société tunisienne est très variée et beaucoup plus vaste, mais elle représente certainement quelque chose d’archaïque qui résiste aux changements.

Est-ce que vous avez parfois été surprise ?

J’étais tout le temps surprise. Quant on voit les deux victimes qui sont balafrées à la fin, qui sont de vraies victimes du fait divers de l’époque, on voit à quel point elles sont beaucoup plus fortes en fait que tous les hommes qui peinent comme ça à...

À se justifier, à s’expliquer ?

Voilà. Elles ont beaucoup de dignité. En plus, elles prennent les choses avec beaucoup plus de philosophie, beaucoup de distances. Elles en rigolent même à certains moments alors que c’est quand même une chose assez dure. C’est quand même une agression physique.

En tournant ce film, avez-vous eu le sentiment que le statut des femmes traditionnellement très protégé en Tunisie, qui a toujours été un peu un phare du statut de la femme dans le monde arabe, est-ce que vous avez l’impression que leur quotidien ou leur condition a un peu régressé ces dernières années ?

Non. Comme on a vécu longtemps sous la dictature, il n’y a pas eu de débat de société, d’échange d’idées. Il y a eu ce genre de mentalité qui est restée comme ça, archaïque. Quand il y a eu la révolution, on a secoué le tapis, on s’est dit, on va en parler. Donc du coup il y avait un vrai bras de fer. Là, j’ai compris à quel point la société civile est forte, à quel point les femmes et les hommes en Tunisie ne voulaient pas reculer. Et la preuve, c’est la Constitution votée. Dans la Constitution, il y a l’égalité totale entre hommes et femmes, ce qui est une avancée par rapport au statut des codes personnels en Tunisie.

Et du coup, comment voyez-vous l’avenir après l’attentat du Bardo ?

Je pense que l’attentat du Bardo est quelque chose d’horrible bien sûr, c’est la bête immonde qui frappe à chaque fois dans un pays. Il y a eu ça, ici en France, en Tunisie. Mais c’est aussi, en fait, le fruit de toute une région en pleine gestation et en plein changement. Les choses, dans les moments de transition, prennent énormément de temps. On a l’exemple de la Révolution française qui a pris des années et des années avant que la démocratie ne soit vraiment installée.

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