Afrique du Sud

Afrique du Sud: les violences xénophobes relancent le débat

Des bougies et des grandes photos de Nelson Mandela pour dire non à la xénophobie, à Johannesburg, le 21 avril 2015. Le jeudi 23 avril, une nouvelle manifestation est prévue.
Des bougies et des grandes photos de Nelson Mandela pour dire non à la xénophobie, à Johannesburg, le 21 avril 2015. Le jeudi 23 avril, une nouvelle manifestation est prévue. AFP PHOTO / STEFAN HEUNIS

Une grande manifestation est prévu, ce jeudi à Johannesburg, alors que depuis trois l'Afrique du Sud fait face à une vague de violences contre les étrangers. Au moins sept personnes ont été tuées lors de ces incidents qui ont fait ressurgir au coeur du débat politique la question de la politique migratoire.

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Avec notre correspondante à Johannesburg,

L’Afrique du Sud se mobilise contre la xénophobie. Une grande manifestation est prévue ce jeudi 23 avril 2015, à Johannesburg. De son côté, le gouvernement sud-africain a commencé à rencontrer différentes organisations pour discuter des causes de ces violences,qui ont commencé à Durban dans le Kwazulu Natal, puis se sont propagées à Johannesburg ces derniers jours. Mercredi, le président Jacob Zuma a rencontré des organisations religieuses, de la société civile et des représentants de certains corps de métier. Il s’agissait pour lui d’écouter ce que tous ont à dire sur les causes de cette violence.

Et tout le monde est d’accord pour dire que ces incidents xénophobes reflètent de vrais problèmes de fond. Par exemple, dans un pays où le taux de chômage est de plus de 25 % - le double chez les jeunes -, une partie des Sud-Africains, ceux qui habitent dans les townships, sont persuadés que les étrangers sont responsables de crimes, qu’ils prennent le travail des locaux ou encore qu'ils sont là illégalement.

Et cela créé des frustrations et des conflits. C'est notamment le cas dans le secteur informel, où certains commerçants sud-africains ont l’impression que les étrangers leur font une concurrence déloyale.

Des demandeurs d'asile marginalisés

Ce jeudi, le président Jacob Zuma doit, cette fois, rencontrer les représentants des différentes communautés d’étrangers qui, eux aussi, ont des griefs, qu'il s'agisse de problèmes de sécurité ou de papiers. Certains étrangers pourront ainsi raconter qu’ils ont fait une demande d’asile politique et qu’ils attendent la réponse depuis 10 ans, voire 15 ans. Et en attendant cette réponse, ils ne peuvent ni travailler, ni envoyer leurs enfants à l’école, ni recevoir des soins. Le gouvernement a promis d’écouter ces doléances et d'étudier les changements à apporter pour qu'en Afrique du Sud, les demandeurs d'asile ne soient plus marginalisés et puissent mieux s’intégrer. 

Les incidents xénophobes de ces dernières semaines ont ouvert un vrai débat sur l’immigration en Afrique du Sud et la place des étrangers dans cette société. Pour Jessie Duarte, la secrétaire générale adjointe de l’ANC, le parti au pouvoir, « l’Afrique du Sud a, depuis deux ans, une politique plus stricte en matière d’immigration. Mais au-delà, il faut peut-être discuter de qui l'on accueille et quels sont leurs droits. Nous devons pouvoir mieux gérer nos postes de frontière et pouvoir identifier correctement ceux qui sont des demandeurs d’asile à qui l'on pourra ensuite donner un statut de réfugié. »

« Et puis, il y a des gens qui viennent en Afrique du Sud et qui cherchent tout simplement un travail. […] Cette catégorie de migrants n’a pas été clairement identifiée. Qu’est-ce que vous faites avec des gens qui ont tout simplement besoin d’un travail ? Qui vient ici pour trouver du travail ? Et qui n’est pas réfugié, quand il fait sa demande de papier ? Je pense qu’il faut que nous ayons une discussion urgente sur le sujet entre pays membres de la SADC [Southern African Developement Community] », ajoute Jessie Duarte.

Des chiffres incertains qui brouillent le débat

Personne ne sait combien d’étrangers vivent en Afrique du Sud. Les derniers chiffres officiels datent de 2011 et font état d’environ deux millions de non Sud-Africains sur le territoire. Cependant, certaines organisations estiment que le chiffre est bien plus élevé, notamment en raison de l’immigration illégale, et évoquent le chiffre de 4 à 5 millions.

Les Zimbabwéens constituent la grosse majorité, suivis des Congolais, Nigérians, Mozambicains et Somaliens.

Personne ne sait au juste combien d’étrangers vivent dans le pays et c’est bien le problème car, selon des chercheurs du Centre Africain des Migration de l’’université de Witwatersrand, cette incertitude engendre des mythes, souvent repris par les hommes politiques comme par exemple celui selon lequel le pays est envahi d’étrangers.

Une chose est sûre : selon le centre des Migrations, seuls 4% des travailleurs sont des étrangers. Un chiffre relativement bas et qui ne change pas grand-chose au taux de chômage officiel de 25 % que connait le pays. D’autant plus que cette même étude montre que les étrangers sont souvent leurs propres employeurs. C’est le cas notamment des petits commerçants somaliens et éthiopiens installés dans les townships et qui ont été les premières victimes de ces attaques xénophobes.

Par ailleurs, ces mêmes commerçants créent eux-mêmes des emplois en embauchant des locaux. Pour Hama Tamukamoyo, de l’Institut des Etudes de Sécurité, la xénophobie est devenue « un baromètre pour mesurer » l’insatisfaction de la population et le manque de progrès dans l’accès à l’eau, l’électricité et l’emploi.

Marc Gbaffou, président du Forum de la Diaspora Africaine, affirme que l'on ne sait pas qui sont les étrangers en Afrique du Sud, ni ce qu’ils font, et que cela contribue à les marginaliser et à les rendre vulnérables. « N’encourageons pas nos communautés à commettre des crimes qui ne seront jamais punis. 62 migrants sont décédés en 2008, et jusqu'à présent il n’y a eu qu’une seule personne de condamnée pour meurtre », assure le président du forum.

« Nous n’avons pas passé beaucoup de temps à réfléchir à l’intégration et aux questions de migration. Ce qui est également dérangeant, c’est qu’à chaque fois que nous parlons de migrants, ils sont associés aux problèmes de sécurité. Nous, nous disons : "Regardons l’immigration différemment, prenons-la à bras-le-corps. Elle est un potentiel pour un pays d’accueil, pour faire croître son économie". Il y a tellement de migrants dans ce pays qui luttent contre la criminalité, qui travaillent, qui contribuent chaque année par des millions de rands à l’économie de ce pays », souligne Marc Gbaffou.

Pour lui, c’est justement parce qu'il y a une incertitude sur le nombre d'étrangers en Afrique du Sud, sur leurs nationalités, leurs occupations, que perdure le mythe selon lequel il y a une invasion et que les étrangers sont responsables de la criminalité. « Regardons les chiffres et, de façon objective, voyons où sont les problèmes et comment on peut les régler », enjoint Marc Gbaffou.

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