50 ans après la guerre du Biafra

[Série] Une poignée de mercenaires français sur le champ de bataille

Des mercenaires français livreront des armes aux militaires biafrais et les initieront aux tactiques de la guérilla.
Des mercenaires français livreront des armes aux militaires biafrais et les initieront aux tactiques de la guérilla. AFP/Haynes

Dans un premier temps, le Nigeria vomit la « vermine humaine » (selon le mot du président zambien Kenneth Kaunda). Mais, dans la guerre qui l’opposera à la République du Biafra, de 1967 à 1970, Lagos fera appel à des mercenaires étrangers –—à l’instar du camp adverse. Les archives diplomatiques montrent que les «—soldats de fortune—» ont joué un rôle limité mais crucial.

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Au début du conflit, le gouvernement fédéral militaire y résiste. À ses yeux, le recrutement de mercenaires blancs, qu’ils soient européens ou sud-africains, porte atteinte à sa souveraineté. Les indépendantistes, qui luttent pour leur survie, ne s’embarrassent pas de tels scrupules.

L’ambassadeur de France en poste à Lagos, Marc Barbey, est vite mis au courant de la présence de mercenaires français au Biafra. Un diplomate soviétique lui signale, le 12 juin 1967, c’est-à-dire trois semaines avant l’ouverture des hostilités, que la région rebelle a recruté « de nombreux mercenaires parmi lesquels (…) de nombreux Français », selon un télégramme diplomatique déclassifié à la demande de RFI.

En réalité, l’ambassadeur avait déjà été mis au parfum par un résident français de Port-Harcourt, principale ville portuaire de la région nigériane de l’Est. Des « affreux » avaient déjà été repérés cinq mois avant la proclamation de l’indépendance du Biafra, non loin de la frontière avec la région du Nord voisine.

Sujet épineux

Les croyant au service de Lagos – ou faisant mine de le croire -, l’ambassadeur Barbey aborde l’épineux sujet avec le « numéro un » nigérian, Yakubu Gowon. Au cours de leur entretien, le diplomate émet le « souhait » que Lagos ne recrute pas de Français. Ce n’est pas le « gouvernement fédéral militaire » qui les recrute, se fait-il répondre, mais la région de l’Est…

Le colonel Gowon le met alors en garde contre toute initiative qui mettrait en péril l’intégrité du Nigeria. « La France n’est certainement pas visée », assure le diplomate dans un message « urgent » daté du 1er mars 1967, trois mois avant l’indépendance, précisant qu’Israël - pas la France - fournit des mercenaires au Biafra... Ignore-t-il que la « cellule Afrique » de l’Élysée, que chapeaute Jacques Foccart, ne fait rien pour s’opposer aux livraisons d’armes françaises au Biafra, qu’elle finira par carrément organiser (contre l’avis du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville) ?

En novembre 1967, alors que la présence de mercenaires français est amplement commentée dans la presse, l’ambassadeur Barbey utilisera encore le conditionnel pour les désigner : « Nombre de mercenaires seraient français ou recrutés en France. »

Comme le Nigeria a imposé un blocus terrestre et maritime au Biafra, la seule façon de livrer quoi que ce soit aux sécessionnistes est par voie aérienne. Les pilotes sont donc presque littéralement le nerf de la guerre. Pas étonnant dès lors que les « affreux » comptent dans leurs rangs bon nombre de pilotes étrangers, d’autant plus que les rares pilotes nigérians sont peu expérimentés. Ils le sont si peu en fait qu’un avion de chasse aux couleurs du Nigeria atterrira à Cotonou, la capitale du Dahomey (actuel Bénin), par erreur, ses deux élèves pilotes ayant confondu son aéroport avec celui de… Lagos.

Les pilotes étrangers inquiètent

Ces pilotes étrangers inquiètent les diplomates. L’ambassade des États-Unis s’alarme de voir qu’un équipage français a amené un bombardier américain B-26 jusqu’à la capitale rebelle. Le Quai d’Orsay finit par comprendre qu’à Enugu se trouvent, non pas un, mais trois, bombardiers américains, et que deux d’entre eux ont décollé d’une base militaire française à Creil, dans la région parisienne…

Ces vols entre la France et le Biafra via le Gabon, la Côte d’Ivoire et les ex-colonies portugaises en Afrique finissent par attirer l’attention de l’ambassade de France au Portugal. Elle trouve « insolites » les rotations d’un Super Constellation entre Lisbonne et l’île de Sao Tomé et dit craindre un trafic d’armes à destination du Biafra. Le mystère se dissipera lorsque l’appareil ayant appartenu à Air France sera détruit dans un incendie provoqué par l’explosion des munitions à bord sur le tarmac de l’aéroport de Bissau…

Le Quai d’Orsay donnera pour consigne à son ambassade de tenter de bloquer le décollage d’un avion qui s’est posé à l’aéroport international de Lisbonne. « Tout donnant à penser que cet appareil a pour destination finale la capitale de l’État sécessionniste du « Biafra » et est appelé à prendre part aux opérations militaires qui mettent aux prises les forces de Lagos et celles d’Enugu, il importe d’en éviter, dans toute la mesure du possible, le départ de Portela, afin de nous soustraire à l’accusation d’encourager la rébellion », écrit Claude Lebel, directeur des Affaires africaines et malgaches, le 22 juillet 1967. Sauf qu’à cette date, la France arme déjà la rébellion – à l’instigation de la « cellule Afrique » de l’Élysée.

Corps d'élite

Elle ne se contente pas de l’armer. Rolf Steiner, l’un des plus célèbres mercenaires recruté par la France, formera une brigade de 3 000 soldats qui, une fois initiée aux tactiques de la guérilla, deviendra le corps d’élite de l’armée biafraise. Steiner, qui avait adhéré aux Jeunesses hitlériennes en pleine Deuxième Guerre mondiale avant de rejoindre la Légion étrangère, n’est pas resté au Biafra, toutefois, jusqu’à la fin du conflit.

La présence de « soldats de fortune » au Biafra, jamais très nombreux, diminuera dès la deuxième année du conflit, dès février 1968, selon les archives consultées par RFI. « Après le départ de Rolf Steiner et de ses compagnons, il ne reste plus que trois combattants européens parmi les Biafrais, deux Français et un Anglais », note l’ambassadeur de France à Libreville, Maurice Delauney, dans un télégramme « très secret » daté du 15 novembre 1968.

Lagos, de son côté, recrutera des mercenaires britanniques, sud-africains et rhodésiens en tant que pilotes. Payés 1 000 livres par mois sur des comptes en Suisse, selon la presse britannique de l’époque. Dans la première année du conflit, le Nigeria enrôlera aussi des volontaires étrangers. Les Tchadiens et Camerounais qui ont combattu dans l’armée française sont « particulièrement recherchés », note l’ambassade de France à Yaoundé.

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Michel Arseneault sur Twitter

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