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Entretien

La guerre contre les jihadistes peut-elle s’étendre en Afrique de l’Ouest? (2/2)

Occupation islamiste à Gao, au Mali, en septembre 2012.
Occupation islamiste à Gao, au Mali, en septembre 2012. REUTERS/Adama Diarra
9 mn

Entretien avec l'analyste Mathieu Pellerin sur la guerre contre les jihadistes en Afrique de l'Ouest. Un regard en deux volets sur le phénomène jihadiste et son expansion dans la région. Deuxième partie.

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RFI : Depuis plusieurs années, le Burkina Faso est devenu, à la suite des pays sahariens, le théâtre d’attaques régulières de groupes armés terroristes. Comment expliquez-vous le déplacement de cet embrasement plus au sud ?

Mathieu Pellerin : Ces attaques sont avant tout l’expression de la maturation d’insurrections rurales qui avaient progressivement muri depuis de longues années, mais que le système mis en place par Blaise Compaoré avait réussi à étouffer par une politique qui alternait entre répression et cooptation. Mais les tensions locales à base communautaire grandissaient. Un document officiel du ministère de la Justice burnikabè, datant de 2015, le soutient à partir de données chiffrées sur le nombre croissant de conflits à base communautaire. À la faveur de l’insurrection de 2014, l’autorité étatique a été désacralisée, les institutions qui assuraient ce contrôle ont été fragilisées et les tensions politiques ont profondément divisé les campagnes. Cela fut tout à fait observable lors des élections municipales de 2016. Le développement de nouveaux groupes d’autodéfense, les Koglweogo, est également l’expression de cette défiance à l’égard des institutions étatiques. Dès 2014, dans la région du Sahel burkinabè, ils ont contribué à exacerber les conflits autour des questions foncières ou minières. Le contexte était donc mûr pour que des groupes jihadistes venus du Mali – mais déjà largement composés de Burkinabè – l’exploitent et s’enracinent dans le pays. Le développement continu des groupes jihadistes dans les autres régions du pays se fait en exploitant de multiples foyers locaux d’insurrections rurales, eux-mêmes alimentés par les violences à base communautaire et les réponses disproportionnées de l’armée burkinabè. C’est ainsi que le Centre-Nord s’est littéralement embrasé début 2019. Notre rapport sur le Burkina, bientôt publié par International Crisis Group, s’attarde sur les raisons de cette propagation.

► À lire aussi : Qui sont les jihadistes en Afrique de l’Ouest? (1/2)

Des jihadistes au Sahel.
Des jihadistes au Sahel. HO / AAMAQ NEWS AGENCY / AFP

Qui sont ces groupes armés burkinabè ?

Ansarul Islam fut longtemps le principal groupe jihadiste opérant dans la province du Soum, dans la région du Sahel. Le groupe a été fragilisé par la mort de son leader, Malam Dicko, et son frère, qui lui a succédé, fait l’objet de critiques dans les rangs jihadistes. Le groupe est progressivement passé sous le contrôle de la katiba Macina d’Ansar Dine, qui appartient au JNIM. La présence de JNIM s’étend aux régions du Grand Ouest du Burkina Faso mais aussi à l’Est. Toutefois, le groupe perd progressivement du terrain au profit de la branche saharienne de l’État Islamique en Afrique de l’Ouest. Initialement concentré dans la province de l’Oudalan, le groupe n’a eu de cesse de s’étendre dans le reste de la région du Sahel, dans le Centre-Nord et à l’Est en particulier. Il s’agit du groupe jihadiste dominant aujourd’hui au Burkina Faso.

Est-ce un phénomène uniquement rural ?

Très largement, en effet. Ces violences sont le fruit, comme nous l’indiquons dans le rapport de Crisis Group à venir, d’une série de crises rurales qui ont sédimenté. L’essentiel des recrues vivent et évoluent dans des zones rurales. Toutefois, trop souvent, les « populations rurales » sont assimilées à des populations pauvres ou illettrées… C’est extrêmement simpliste. Certains jihadistes avaient une très bonne situation financière et n’exprimaient aucun besoin économique de prendre les armes. De même, il est très probable que la composition de ces groupes ait quelque peu évolué à la faveur des nombreuses exactions perpétrées contre la communauté peule en 2019. Quelques notabilités de la communauté, lettrés et évoluant en ville, ont rejoint les groupes jihadistes par volonté de se venger contre l’État ou les Koglweogo.

Le Burkina Faso comptait, en septembre 2019, plus de 300 000 déplacés à cause des attaques jihadistes dans le nord du pays.
Le Burkina Faso comptait, en septembre 2019, plus de 300 000 déplacés à cause des attaques jihadistes dans le nord du pays. AFP Photos/ISSOUF SANOGO

Y a-t-il une radicalisation croissante des populations civiles au Burkina Faso ?

Le terme de « radicalisation » peut prêter à confusion, mais si l’on parle d’une montée des violences entre civils, oui, indéniablement, et c’est extrêmement inquiétant. Tout au long de l’année 2019, on a vu des représailles en chaîne s’opérer entre populations mossi et fulsé d’un côté, et peule de l’autre, nourrissant d’un côté la formation de groupes d’autodéfense, et de l’autre côté le recrutement au sein des groupes jihadistes. De chaque côté, les populations s’arment et cherchent à se venger sous couvert respectivement de lutte anti-terroriste et d’engagement au sein des groupes jihadistes. En réalité, chacun veut venger la mort de ses parents et le terreau est propice à une flambée de violences. Fort heureusement, les autorités coutumières ne jettent pas d’huile sur le feu et empêchent le glissement vers des violences communautaires plus généralisées, mais elles sont en passe d’être dépassées face à la généralisation de civils en armes… Les autorités, en soutenant désormais l’armement de ces civils via les « volontaires pour la défense de la patrie », font-elles un choix judicieux ? Personnellement, je ne le pense pas… Car outre le fait que cela menace le « vivre-ensemble » cher au Burkina Faso, cela expose les civils à des situations auxquelles elles ne sont et ne seront pas formées. Ces volontaires deviendront l’objet d’attaques ciblées des groupes jihadistes, au même titre que les Koglweogo le sont déjà dans plusieurs régions du pays. L’armée du Burkina a-t-elle les moyens de les encadrer suffisamment pour éviter cela ? On peut objectivement en douter au regard de leurs moyens limités.

Un soldat burkinabè.
Un soldat burkinabè. ISSOUF SANOGO / AFP

L’avenir de la sous-région se joue-t-il au Burkina Faso ?

En partie, le Burkina Faso est le carrefour de l’Afrique de l’Ouest et, effectivement, la sécurité des États de la sous-région passe entre autres par celle de ce pays. Mais il y a également d’autres territoires qu’il convient de suivre extrêmement attentivement comme le sud-ouest du Niger et le nord-ouest du Nigeria, qui sont des zones aujourd’hui exposées à la pression des groupes jihadistes et où évoluent déjà de nombreux groupes en armes.

Des signalements font état de la présence de jihadistes au nord des pays côtiers, comme le Nord du Bénin, le Nord du Togo et le Nord de la Côte d’Ivoire. Ces zones sont de plus en plus déconseillées aux voyageurs. Une extension de ces conflits armés dans ces pays est-elle possible ?

Le Burkina Faso ouvre effectivement vers tous ces pays, y compris le Ghana. La tentation des jihadistes de s’étendre vers ces États est une réalité, mais la question est de savoir s’ils y trouveront un terreau propice à leur développement. Il y a des signes de fragilité indéniables, mais la chance pour ces États est qu’il n’est pas encore trop tard pour adopter des mesures préventives et éviter une sanctuarisation des groupes jihadistes sur le territoire. Encore faut-il en avoir la volonté. Des signaux contradictoires, positifs et négatifs, sont pour le moment envoyés…

Certains de ces pays côtiers sont, ou vont être confrontés cette année à des situations politiques qui risquent de les fragiliser. Crisis Group, dans une de ses dernières communications, signale que la conjonction de crises politiques au sud et de crises sécuritaires au nord peuvent créer une crise globale sur toute la région. Vu la difficulté de la réponse à la crise au Sahara et au sahel, l’Afrique de l’Ouest est-elle menacée ?

Sans même compter le Burkina Faso, une crise politique en Guinée, au Togo, et surtout en Côte d’Ivoire, faciliterait probablement le développement de groupes jihadistes. Déjà parce que les appareils de défense et de sécurité nationaux seraient focalisés sur la crise politique et non sur la situation sécuritaire. Mais aussi parce que les jihadistes pourraient utiliser des foyers de violences sociopolitiques pour pénétrer certaines strates de ces sociétés. Dire que toute l’Afrique de l’Ouest est menacée, c’est toutefois aller un peu vite en besogne. Les pays précités sont tous traversés de fractures sociales, politiques ou économiques et les armes y circulent certes de longue date, mais plus les groupes jihadistes vont descendre vers le sud de l’Afrique de l’Ouest, moins ils seront confrontés à des écosystèmes qu’ils connaissent et maîtrisent. Les formes de violences qui pourraient y naître demain seront donc probablement davantage sociopolitiques, sur lesquelles les jihadistes auront sans doute moins de prise.

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