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Entretien

Paludisme et Covid-19: la grande inconnue

Chaque année, 3,3 milliards de personnes sont exposées au risque de paludisme.
Chaque année, 3,3 milliards de personnes sont exposées au risque de paludisme. M. Hallahan/Sumitomo Chemical - Olyset Net

On sait pour l'instant peu de choses sur les implications entre le Covid-19 et le paludisme. Entretien.

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Le docteur Abdourahmane Diallo est directeur général de Partenariat RBM, la plateforme mondiale pour en finir avec le paludisme.

Mercredi 22 avril, il était l'invité de l'émission Priorité santé, sur RFI.

RFI : Avez-vous des données sur une potentielle fragilité accrue face au Covid-19 dans des zones où le paludisme sévit toujours ?

Dr Abdourahmane Diallo : Nous ne savons pas pour le moment quel est le comportement et l’impact du Covid-19 en Afrique. On pense surtout à la comorbidité avec le paludisme ou même à la multi-morbidité, qui nécessitera une surveillance et une innovation continues, au fur et à mesure que le Covid-19 progresse dans les pays d’Afrique impaludés.

Pour l’instant, nous n’avons pas assez de recul sur les vulnérabilités accrues, dans les zones endémiques du paludisme, face à cette pandémie de Covid-19. Pourtant, nous avons besoin de savoir si les enfants en bas âge, qui sont jusqu’à maintenant plutôt épargnés par le Covid-19 en Asie et en Europe, pourraient être plus vulnérables à cause du paludisme en Afrique. Nous sommes également en train d’analyser si l’exposition au paludisme au cours des années pourrait augmenter l’immunité, par exemple chez les personnes âgées.

La population infantile est-elle plus fragile sur le continent africain ?

Absolument. Pour les enfants de moins de 5 ans, le paludisme constitue la première cause de mortalité. Presque les deux tiers des décès imputables au paludisme dans le monde concernent les enfants de moins de 5 ans. Cela signifie qu’il est important de surveiller et de voir exactement comment ce virus va se comporter dans ce contexte de comorbidité sur notre continent.

On a beaucoup entendu parler d'un traitement contre le paludisme, la chloroquine ou l'hydroxychloroquine, dispensé à Dakar, à Bamako ou même à Marseille, à des patients atteints de Covid-19… Qu'en pense le spécialiste de la maladie parasitaire que vous êtes ?

En réponse à la pandémie actuelle de Covid-19, des essais cliniques sont en cours pour tester et éventuellement accélérer la disponibilité de diagnostic, de vaccin et de médicaments efficaces, y compris de médicaments antipaludiques tels que la chloroquine et son dérivé, l’hydroxychloroquine. Il faut noter que la chloroquine et l’hydroxychloroquine ne sont plus utilisées en Afrique subsaharienne pour le traitement du paludisme, depuis quelques décennies, car il y avait des résistances particulièrement dans le traitement du paludisme dû au plasmodium falciparum. Il y a encore quelques pays (Madagascar et quelques pays de la Corne de l’Afrique) qui utilisent la chloroquine.

Il y a une certaine inquiétude qui naît chez nous. On entend des gens dire qu’ils ont acheté de la chloroquine et que son prix avait augmenté. On se demande comment cette chloroquine a soudainement réapparu dans des pays où elle n’était plus censée rentrer dans le protocole de traitement. Il faut faire attention aux médicaments falsifiés !

Pour l’instant, sans preuves établies de leur efficacité, à la suite d’études rigoureuses, ces traitements ne peuvent pas être validés, recommandés de façon formelle par l’OMS pour la prise en charge du Covid-19 en raison des risques potentiels. On espère que les différents essais cliniques, qui sont en cours, nous donneront plus de clarté sur cette question.

Le président malgache Andry Rajoelina a présenté un traitement à base de plantes médicinales pour lutter contre le coronavirus. Il s’agit de tisanes à base d’artemisia. On sait que l’artémisinine est l’un des principaux actifs utilisé dans le traitement contre le paludisme. Qu’en pensez-vous ?

Le monde entier souhaiterait vraiment qu’il y ait un traitement rapide, efficace, bien toléré, avec peu ou pas d’effets secondaires, etc. S’il y a un remède trouvé aujourd’hui, qui remplit ces critères et qui est prouvé, validé, tout le monde le partagera. Ce serait une chose inespérée.

Cette maladie ne touche pas qu’une partie de la population. C’est pour cela qu’on l’appelle pandémie, contrairement à une maladie comme le paludisme. Le dernier rapport a confirmé que le paludisme reste encore une maladie de la pauvreté, de l’inégalité. Au contraire, on voit que le Covid-19 n’épargne personne, toutes les couches sociales sont touchées. Cette pandémie a mis à rude épreuve les systèmes de santé les plus performants. C’est dans l’intérêt de tous qu’un traitement soit trouvé le plus rapidement possible.

Le 25 avril est la Journée mondiale de lutte contre le paludisme, mais depuis près de 3 mois déjà, tous les esprits sont captivés par la pandémie. Craignez-vous que cette priorité absolue donnée à l'urgence puisse freiner, affaiblir la lutte contre le paludisme ?

C’est une très grande inquiétude pour nous aujourd’hui. Nos efforts actuels contre le paludisme sauvent près de 600 000 vies et évitent près de 100 millions nouvelles infections chaque année. La pandémie actuelle met à l’épreuve tous les systèmes de santé du monde. Pour les pays impaludés, c’est un double enjeu : protéger les populations contre les menaces existantes comme le paludisme et aussi celle du Covid-19.

Au cours du dernier siècle, nous avons vu que l’arrêt des programmes antipaludiques a eu comme résultat plus de 75 résurgences du paludisme dans le monde. Par exemple, lors de la crise d’Ebola, il y a eu davantage de décès liés au paludisme, dans les pays touchés. Entre 2014 et 2016, dans trois pays d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Liberia, Sierra Leone) il y a 7 000 décès supplémentaires chez les enfants de moins de 5 ans à cause du paludisme. Nous devons tout faire pour protéger nos gains durement acquis contre le paludisme, face à la pandémie du Covid-19.

Craignez-vous que cela affaiblisse encore davantage des systèmes de santé déjà défaillants ?

C’est vraiment une question fondamentale. L’épidémie d’Ebola avait été sévère parce que les systèmes de santé des pays touchés n’étaient pas forcément préparés à différents niveaux : surveillance épidémiologique, diagnostic, ressources humaines, infrastructures, champ d’approvisionnement, laboratoires… Dans certains de ces pays, on était obligé d’envoyer les prélèvements à l’extérieur de ces pays pour les analyser et procéder au dépistage. Toutes les composantes du système de santé étaient faibles.

Lors d’une pandémie comme celle que nous vivons, toutes les priorités sont orientées vers la résolution de ce problème. On observe donc un recul dans la prestation des autres services de base ce qui affaiblit et baisse les indicateurs de manière importante. Les programmes d’immunisation sont affectés, les femmes enceintes ne sont plus assistées dans leur accouchement et les cas de comorbidités posent problème.

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