Accéder au contenu principal

Indépendance: la voie particulière du Togo

Le futur président du Togo, Sylvanus Olympio lors de la déclaration d'indépendance du pays le 27 avril 1960.
Le futur président du Togo, Sylvanus Olympio lors de la déclaration d'indépendance du pays le 27 avril 1960. AFP

Ce 27 avril 1960, les Togolais commémorent les soixante ans de leur indépendance. Une indépendance qui a suivi, tout comme celle du Cameroun, un chemin différent de celui emprunté par le reste de l’Afrique francophone. Car le Togo a été un territoire sous tutelle des Nations unies, il s’est nourri de ce qui se vivait en Gold Coast britannique (l’actuel Ghana) et des milieux aisés ont rapidement su y porter des revendications nationalistes. Dès avril 1958, les Togolais prenaient ainsi l’option de l’émancipation. 

Publicité

Avec notre correspondant à Lomé, Peter Sassou Dogbé

« Je sais qu’ici, dans cette salle, tout en restant foncièrement togolais vous avez tous une âme française. » Le gouverneur Jean Noutary a la foi gaulliste chevillée au corps quand, ces 11 et 12 mai 1945, il s’adresse à un auditoire très majoritairement togolais. C’est lui qui a convoqué à Lomé cette commission et qui l’a chargée de se prononcer sur les recommandations de la conférence de Brazzaville. Il veut croire que son auditoire va réaffirmer son attachement à la France. Il va vite déchanter. Arrive ainsi la question de la nationalité. Les ressortissants du territoire seront-ils français ? Le chef Michel Dorkenoo du canton d’Aképé prend la « Nous sommes nés au Togo, nous sommes Togolais, nous ne demandons pas autre chose… » Un quadragénaire brille particulièrement pendant ces débats : Sylvanus Olympio.

L’existence de milieux aisés et éduqués, la proximité de la Gold Coast (l’actuel Ghana) qui donne à voir une autre forme de colonisation, le mandat de la SDN (Société des Nations) puis la tutelle de l’ONU ont fait du Togo un territoire dans lequel nait un nationalisme précoce.  « Déjà en janvier 1933, raconte l’historien Adovi Michel Goeh Akué, quand, à l’issue de la grande crise économique mondiale, la fiscalité a été augmentée, un groupe de jeunes leaders avec l’appui des femmes a mené un mouvement – une forme d’émeute contre la fiscalité. C’était déjà une pression pré-nationaliste qui se mettait en place. » Le CUT, Le Comité de l’Unité Togolaise, qui deviendra le fer de lance du mouvement pour l’indépendance est créé le 13 mars 1941. Il s’appuie sur une association mise en place trois ans plus tôt par l’administration coloniale… Elle était alors destinée à contrer les revendications allemandes.

La bataille de l’Indépendance à l’ONU

Les femmes ont joué un rôle particulier dans ce mouvement indépendantiste. Notamment entre 1951 et 58, quand les nationalistes étaient dans l’opposition et qu’ils ont été combattus par le pouvoir colonial. « Elles ont été des éléments très efficaces de la diffusion des idées de leur parti, explique l’ancienne professeure d’histoire de l’université de Lomé, Ginette Ekué, aujourd’hui à la retraite. Elles ont utilisé tous les moyens à leur disposition : le porte-à-porte, les cris du marché où elles opéraient. Elles créeront des chansons dont le texte était bref pour marquer les esprits… chansons-programme politiques, chansons de ralliement, des chansons dont la variété était très grande… » Leur soutien est également financier : les femmes permettront à des étudiants actifs politiquement de compenser la perte de leurs bourses, elles aideront au paiement d’amendes de leaders politiques et permettront le départ de représentants nationalistes à New-York.

Car les indépendantistes disposent d’un allié de poids : l’ONU, et plus précisément son conseil de tutelle. Tout comme le Cameroun, le Togo bénéficie d’un statut à part au sein du système colonial français. D’abord colonie allemande, il a été partagé entre zones sous mandat anglais et français après la Première guerre mondiale. Puis placé sous un régime de tutelle par l’ONU à partir du 13 décembre 1946. Dans ce régime, le « Togo Oriental » a été confié à la France. Mais l’accord de tutelle fixe un cap, l’autorité chargée de l’administration devra favoriser l’évolution progressive des Togolais vers la capacité à s'administrer eux-mêmes ou l'indépendance. Cet accord établit également un droit de regard onusien sur l’administration du territoire : le conseil de tutelle devra veiller au bon respect des obligations de la France et l’Assemblée générale des Nations unies pourra être amenée à en débattre. Ces dispositions vont faire de l’ONU une tribune pour les nationalistes.

À écouter aussiL'indépendance du Togo il y a soixante ans: avec l'historien Adovi Michel Goeh Akué

Nationalistes contre « Zotonomie zinterne »

Cette tutelle est-elle encombrante pour Paris ? En 1955, en tout cas, l’Assemblée territoriale du Togo estime que le contrôle des Nations unies est « une lourde hypothèque pour le Togo » et « croit le moment venu de soulever auprès du gouvernement français d’abord et de l’Organisation des Nations unies ensuite, la question de la fin du régime de tutelle et de l’avenir du Togo ». La République autonome du Togo est proclamée le 30 août 1956. Mais les nationalistes ne se satisfont pas de cette autonomie. Ils raillent, dans leurs journaux, la « Zotonomie Zinterne ».

Le Conseil de tutelle lui-même reste sceptique. « Pour l'ONU, l’autonomie n’est pas l’indépendance et, le référendum n’ayant pas eu lieu sous ses auspices, le Conseil de tutelle ne peut se sentir lié par ses résultats », expliquent les historiens togolais qui décrivent cet épisode dans la série d’ouvrages de référence Histoire des Togolais Des origines aux années 1960 (publiée chez Karthala). Une mission de l’ONU sera donc renvoyée sur le terrain. Et par la suite, les Nations unies préconiseront l’organisation de législatives anticipées, sous leur contrôle.

L’élection a lieu le 27 avril 1958. Après des années de boycott de scrutins qui semblaient joués d’avance, les nationalistes togolais sont bien décidés à mener la bataille. « Tout était préparé par l’administration coloniale pour gagner ces élections, explique Adovi Michel Goeh Akué. Mais il faut dire que les syndicats ont joué un rôle important. Les leaders syndicaux se sont mis en grève générale, demandant une révision de la liste électorale, ce qui fut obtenu et donc la liste fut élargie. Contre toute attente, les nationalistes ont largement remporté le scrutin et on a fait appel au leader du parti nationaliste, Sylvanus Olympio pour former un gouvernement. » En votant pour les nationalistes au travers de l’alliance CUT-Juvento, les Togolais prennent dès ce 27 avril 1958 l’option de l’indépendance. Quelques mois, même, avant le « Non » historique de la Guinée à la Communauté française.

« Sentinelle que dis-tu de la nuit ? »  

L’indépendance est proclamée deux ans plus tard, jour pour jour, dans la nuit du 26 au 27 avril 1960. Passé minuit, les couleurs du Togo sont levées et Sylvanus Olympio s’adresse à la foule. Ses premiers mots sont d’inspiration biblique « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? La nuit est longue, mais le jour vient. » Des mots prononcés avec énergie. Détachés. Graves. Une génération en a été marquée. Dovi Kuevi était élève. Il a suivi ce discours depuis sa chambre, sur son poste : « La voix avec laquelle ces mots ont été prononcés m’a impressionné et continue de m’impressionner jusqu’à ce jour où j’approche de mes 80 ans... »

Olympio rappelle que le Togo a été protectorat allemand, condominium franco-britannique, territoire sous tutelle de la France et qu’il retrouve sa « liberté d’antan ». La voix prend de l’ampleur : « Dès ce moment et à jamais, affranchi de toute sujétion, de toute entrave, maître de son destin, maître de ton destin cher Togo, mon cher pays, te voilà libre enfin ! Au nom du peuple togolais, je proclame solennellement l’indépendance du Togo notre patrie ! »

► À écouter aussi :l’assassinat de Sylvanus Olympio, mémoire d’un traumatisme

Un jeune garçon suit toute la scène. Il s’appelle Horatio, c’est le fils d’un des cadres du CUT, Paulin Freitas, le ministre d’Etat chargé de l’Intérieur, de l’Information et de la presse. Un homme de confiance d’Olympio. Horatio est assis aux côtés des officiels. 60 ans après, il se souvient encore : « Devant nous, la foule qui était là rassemblée et qui suivait ce discours était folle de joie. Après ce discours extraordinaire du président Olympio on est tous allés à la plage et pour la première fois on a assisté à un feu d’artifices. Je vous jure que ce feu d’artifices, tiré de la plage vers la mer… et la lumière dans la nuit profonde, c’était féérique. On était heureux, on s’est dit : le Togo est comme un grand pays européen ! »

Le pays sera dirigé par Sylvanus Olympio pendant les premières années de son indépendance, jusqu’à son assassinat le 13 janvier 1963 par des militaires en colère. Ces militaires ont-ils servi d’instruments à une manoeuvre françafricaine ? Se débarrasser d’Olympio devait-il permettre de stopper une trajectoire qui s’éloignait trop des intérêts français ? Beaucoup s’interrogent, certains comme l’historien Têtêvi Godwin Têté en sont convaincus. Les archives n’ont certainement pas encore tout dit. 

► À écouter aussi : Godwin Tété, historien, membre de l'Alliance Nationale pour le Changement (ANC)

► Retrouvez le dossier « Indépendances africaines: le Togo » sur RFI Savoirs

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.