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Portrait

Afrique du Sud: décès de Denis Goldberg, compagnon de route de Nelson Mandela

Denis Goldberg dans sa maison à Hout Bay dans la péninsule du Cap en janvier 2017.
Denis Goldberg dans sa maison à Hout Bay dans la péninsule du Cap en janvier 2017. Gilles Porte
Texte par : Nicolas Champeaux
7 mn

Denis Goldberg s'est éteint à l'âge de 87 ans, ce mercredi 29 avril 2020 à Hout Bay, Cap, en Afrique du Sud. Ce militant anti-apartheid était l’avant-dernier survivant du procès de Rivonia, au terme duquel Nelson Mandela et ses camarades avaient été condamnés au bagne à vie en 1964.

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Denis Goldberg était avant tout un logisticien. En 1963, c’est à lui que l’on confie un projet de fabrique clandestine d’armes. Il était membre du commandement régional de l’Umkhonto We Siswe, la branche armée de l’ANC, dans la région du Cap. Plusieurs cadres du mouvement plaidaient pour un basculement dans l’insurrection armée : le fameux plan Mayibuye.

Ce plan avait suscité très peu d’enthousiasme au sein du mouvement. Walter Sisulu, Denis Goldberg, Rusty Bernstein, Ahmed Kathrada et d’autres militants anti-apartheid, la plupart passés dans la clandestinité, s’étaient néanmoins retrouvés le 11 juillet 1963 pour en débattre lors d’une réunion secrète quand des policiers accompagnés de chiens ont débarqué. C’était le fameux raid de Rivonia. Ils ont tous été arrêtés et menottés.

La police a mis la main sur d’importants documents compromettants, en particulier pour Denis Goldberg, alors âgé de 31 ans. Les enquêteurs se sont rendus dans la cache où il dormait et ont retrouvé ses carnets. Titulaire d’un diplôme d’ingénieur, Goldberg y avait soigneusement consigné des renseignements sur le nitrate d’ammonium, le prix des détonateurs, et les délais de livraison. Il y avait aussi des croquis de mines.

Sur instruction du parti communiste, il avait tenté de s’évader quelques semaines après son arrestation, mais avait été immédiatement repris. Cinquante ans après, il sursautait encore lorsqu’il s’adressait à des lycéens et que la sirène d’école retentissait. « Cela me rappelle les sirènes assourdissantes de la prison lors de ma tentative d’évasion de la prison de Vereeniging », expliquait Denis Goldberg en janvier 2017 à des lycéens noirs du township de Langa.

Denis Golberg et les autres sont alors inculpés pour près de 200 actes de sabotage commis entre 1961 et 1963. Lorsque les accusés se réunissent pour la première consultation avec leurs avocats, Goldberg leur fait une proposition. « Il a dit à Mandela et aux autres qu'il était prêt à porter le chapeau à leur place, de dire au juge qu’il avait lui-même pris l’initiative de se renseigner sur les armes sans en informer la hiérarchie », expliquait l’avocat Joël Joffe, témoin de la scène, et décédé en juin 2017. Ses camarades, sensibles à l’offre, ont décliné : ils préféraient que les accusés affrontent collectivement la justice de l’apartheid lors de ce procès politique.

« Life is wonderful »

En juin 1964, à l’issue du procès Rivonia, Goldberg se faisait peu d’illusion sur son sort. Il était certain d’être condamné à mort. « Le jour de la sentence, ma mère était là. Le juge Quartus de Wet avait chuchoté la peine, il y avait trop de bruit dans la salle d’audience, et ma mère n’a rien entendu. Le regard effrayé, elle a crié à travers la salle et elle m’a demandé : "Denis, alors ? Qu’a dit le juge ?" Et je lui ai répondu : "Life ! [la prison à vie]. Life is wonderful [la vie est merveilleuse] !" »

Denis Goldberg était un bon vivant. Dans son restaurant préféré du Cap, il recouvrait d’abord sa tartine de beurre avant d’étaler une deuxième couche de terrine de poisson. Volontiers blagueur et proche des gens, il préférait les t-shirts blancs et sa veste à poches kaki au complet trois-pièces. Pour autant, il ne cherchait pas à dissimuler son extrême sensibilité. De tous les cadres du mouvement anti-apartheid, c’est sans doute celui qui s’est le plus ouvert sur les souffrances endurées en prison. Il a confié avoir traversé des phases de dépression.

La ségrégation s’appliquait aussi à l’univers carcéral. Denis Goldberg n’était pas au bagne avec Nelson Mandela et Ahmed Kathrada à Robben Island. Il était détenu avec d’autres prisonniers politiques blancs dans une prison de Prétoria. Pour l’homme qui avait baigné toute sa jeunesse dans une atmosphère progressiste et multiraciale, c’était une double peine. L’inhumanité des geôliers l’a surtout conduit dans une rage folle. Il a alerté en vain les autorités de la prison sur la santé déclinante de son camarade Bram Fischer. Ce cadre afrikaner communiste, qui était aussi l’un des avocats des accusés de Rivonia, a contracté un cancer de la prostate qui a fini par l’emporter.

Après vingt-deux ans de prison, Goldberg a accepté d'être libéré quatre années avant ses autres camarades du procès de Rivonia. Les chefs de l’ANC en exil en Zambie lui ont demandé des comptes avant de l’envoyer à Londres où il s’est mobilisé sans relâche dans la campagne internationale pour la libération de ses camarades.

Après les premières élections non raciales de 1994, Denis Goldberg a choisi de poursuivre son engagement au travers d’œuvres sociales pour les démunis noirs sud-africains, à travers son organisation H.E.A.R.T. Il a fini par regagner son pays natal en 2002, écumant les routes et arpentant les salles de conférences et les lycées pour enseigner aux jeunes générations l’histoire de leur pays.

Il parlait aussi avec enthousiasme des performances auxquelles il avait pris part en Europe avec des musiciens allemands. Ils lui avaient proposé de lire sur scène des extraits de son autobiographie sur de la musique symphonique. « Les gens à l’origine du projet perdent énormément de temps à négocier des contrats de diffusion, c’est idiot, je leur ai dit de le mettre gratuitement sur Youtube pour que tout le monde en profite », se plaignait Goldberg quelques mois avant de s’éteindre.

Sa petite maison d’architecte à Hout Bay dans la péninsule du Cap, offrait une vue plongeante sur la mer et sur le monde dans sa diversité : il y avait en contrebas un terrain de foot où s’amusaient des jeunes, quelques villas cossues, des unités d’habitations collectives et des vieilles cabanes de pêcheurs.

Les Blancs dans la lutte anti-apartheid

Denis Goldberg, Rusty Bernstein, Bram Fischer ou encore Joe Slovo, aujourd’hui tous décédés, font partie de ces Sud-africains qui ont choisi de renoncer à leurs privilèges de Blancs pour épouser la cause de la lutte contre la ségrégation.

De sa voix suave au ton légèrement supérieur, Goldberg a expliqué en des termes simples au juge Quartus de Wet les raisons fondamentales de son engagement. « Dans ma vie au quotidien, il me suffisait de regarder autour de moi pour constater un déni total de justice sociale en la défaveur des populations non blanches. Cette injustice repose uniquement sur des questions de couleur. Tous les groupes raciaux devraient avoir le droit de voter, et les gens devraient avoir le droit de s’organiser pour réclamer ce droit de vote et surtout l’obtenir ».

Membre du parti communiste, il avait participé à la fondation du Congress of Democrats, une organisation progressiste d’hommes politiques blancs impliqués dans la lutte contre l’apartheid. Doux et sensible au contact humain, Denis Goldberg était un amoureux des gens. Lui et sa femme Esmé recevaient beaucoup le week-end dans leur maison du Cap : des Blancs, des métis, des Indiens, des Noirs. Ces assemblées multiraciales destinées tantôt à faire la fête tantôt à récolter des dons pour la lutte, étaient vues d’un mauvais œil par ses voisins qui alertaient régulièrement la police.

Alors que l’étau répressif se resserrait, son engagement est devenu plus radical. Denis Goldberg avait organisé des camps de formation militaire pour les jeunes recrues, avec plus ou moins de discrétion. Des activités qui lui avaient valu une surveillance policière accrue : il avait aussi reçu des menaces de mort, sa voiture avait été recouverte d’insultes à la peinture, et une bombe avait explosé dans son jardin.

En 1963, quand le Parlement a voté une loi autorisant l’incarcération de détenus en isolement pour des périodes renouvelables de 90 jours, il a choisi d’entrer dans la clandestinité. Dans son autobiographie, Goldberg explique qu’avant son départ, il est rentré de nuit dans sa maison par le jardin de derrière en enjambant le grillage perforé. Il a embrassé son épouse Esmé et a pris dans ses bras l’un de ses enfants qui s’était réveillé.

Les parents de Goldberg étaient des juifs communistes qui avaient émigré de Londres dans les années 1920. Sa mère s’était particulièrement engagée dans le combat contre l’apartheid. « Lorsque ma mère est venue la première fois me rendre visite en prison, elle m’a dit que je l’avais emplie de fierté. Elle m’a parlé non comme à un fils, mais comme à un camarade de lutte. » Pour Denis Goldberg, il s'agissait de la plus belle des reconnaissances.

Denis Goldberg était l'un des deux derniers survivants du Procès Rivonia de 1963. Aujourd'hui, seul un camarade de Nelson Madela est encore en vie. Il s'agit du militant Andrew Mlangeni, 94 ans...

► Denis Goldberg était l’un des principaux protagonistes du long-métrage documentaire « Le procès contre Mandela et les autres »,réalisé par Nicolas Champeaux et Gilles Porte.

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