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DES AFRICAINS DANS L'HISTOIRE-MONDE

Severanio de Heredia, le «maire de Paris» sorti de l'oubli

Severiano de Heredia.
Severiano de Heredia. Domaine public
Texte par : Olivier Favier
8 mn

La presse du XIXe siècle l’appelait « l’autre Heredia », en référence au poète des Conquérants. Bien peu savaient que l’homme politique et l’écrivain étaient probablement cousins issus de germains. Et dans la carrière de Severiano de Heredia, cela ne fait que quelques années qu’on met particulièrement en valeur son passage éphémère à la présidence du Conseil de Paris, au sein d’un parcours beaucoup plus large, qui vaut d’être redécouvert.

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Severiano de Heredia est né espagnol à Cuba en 1836, de parents mulâtres libres. Durant son enfance, il est « parrainé » par un grand propriétaire qui a fait fortune dans la canne à sucre, Ignacio Heredia y Campuzano. Celui-ci n’a pas d’enfant et fait de Severiano son unique héritier.

D’aucuns ont laissé entendre, sans preuve formelle, que toute cette attention trahit un lien de filiation biologique et donc un cousinage de Severiano de Heredia avec le futur académicien José-Maria de Heredia. Quoi qu’il en soit, la presse du temps, qui confondra parfois les vicissitudes et les écrits de l’un et de l’autre, s’en tiendra à une simple homonymie. 

► À découvrir aussi : Les artistes et l’Histoire générale d’Afrique: les mémoires de l’esclavage

Naturalisé français par décret

C’est à l’âge de 10 ans que Severiano de Heredia arrive à Paris, avec sa « mère adoptive », une Française nommée Madeleine Godefroy. Il devient rentier à la mort de son parrain en 1848. Élève brillant, il reçoit en 1855 le Grand prix d’honneur du lycée Louis-Le-Grand à Paris.

Il se veut alors « homme de lettres », écrit des poèmes lui aussi. En 1866, il entre au Grand Orient de France, où il deviendra le « vénérable » de la loge « L’Étoile polaire ». En 1868, il épouse Henriette Hanaire, une jeune veuve dont il aura deux enfants. L’aîné, un garçon, se noie accidentellement en 1882, à l’âge de 12 ans.

Quand la guerre de 1870 éclate, le Second Empire s’effondre en quelques semaines. Severiano de Heredia vit « l’Année terrible » comme le Français qu’il n’est pas encore. Depuis Tours, le 23 septembre, il écrit une lettre enflammée pour demander sa naturalisation, qu’il obtient cinq jours plus tard, par décret : 

« Depuis longtemps, écrit-il au ministre Léon Gambetta, je considère la France comme ma véritable patrie, comme la mère de mon esprit. Aujourd’hui qu’elle est en péril, je crois de mon devoir de lui payer ma dette de reconnaissance, et à l’heure où les peuples l’abandonnent, je trouve bon de protester, de mon coin très obscur, contre ces abandons égoïstes. »

Du Conseil de Paris au gouvernement

En 1873, alors qu’il est nommé au Conseil municipal de Paris pour le quartier des Ternes (XVIIe arrondissement), de bonnes âmes rappelleront le caractère hâtif de sa procédure de naturalisation, cherchant par là à briser dans l’œuf sa carrière politique, en vain. Jusqu’en 1881, il occupe tour à tour les fonctions de secrétaire, de vice-président et de président du Conseil municipal.

C’est cette dernière charge, qu’il occupe durant six mois en 1879, qui lui vaut d’être considéré comme le premier et jusqu’à présent seul maire noir de Paris. En 1881, il est élu député de Paris pour la 1ère circonscription du XVIIe arrondissement. Il est le premier non-Blanc élu en métropole à entrer à la Chambre.

Réélu en 1885 face à l’écrivain Villiers de L’Isle-Adam, il prend place alors dans l’Union républicaine de Léon Gambetta, dont le positionnement initial d’extrême gauche rejoint des positions plus modérées. Il se fait le défenseur de la laïcité à l’école et fait preuve d’une attention constante sur la question de l’enseignement (des filles comme des garçons) et de la durée du travail des femmes et des enfants.

C’est en 1887 que sa carrière prend une envergure nationale, éveillant dès lors l’intérêt pas toujours bienveillant de la presse. Il entre en effet au cabinet Rouvier comme ministre des Travaux publics. L’expérience là-aussi est de courte durée, le gouvernement tombant après six mois et quatre jours suite au scandale dit des décorations.

L’oubli

L’arrivée d’un ministre « au teint plus qu’olivâtre », « le nègre de M. Rouvier », ne laisse guère indifférent, et on décrit comme une trahison son ralliement à un gouvernement de centre-droit, alors même qu’il s’y efforce de défendre ses positions de gauche. Il prend fermement position contre l’ancien ministre de la Guerre, le général Boulanger, dont les ambitions menacent la République.

En 1889, il perd les élections face au candidat boulangiste. Une dernière tentative en 1893 se solde par un échec cuisant. Il se consacre désormais à ses deux passions, la littérature – il préside l’Association philotechnique, à la suite de Victor Hugo, mort en 1885 – et l’enseignement. Il fonde à Paris une école professionnelle pour jeunes filles.

La fin de sa carrière politique, note son biographe Paul Estrade, coïncide avec la constitution du nouvel Empire colonial, qui fait de la France la première puissance en Afrique. L’Exposition universelle de Paris en 1889 est aussi la première Exposition coloniale de France. Paradoxe pour paradoxe, Severiano de Heredia a, par souci de cohérence, choisi de ne plus faire travailler d’esclaves sur les plantations dont il a hérité.

Une rue du XVIIe arrondissement

On l’évoque de nouveau dans la presse en 1899 alors qu’il est victime d’un grave accident de la circulation qui lui vaut trois semaines d’immobilisation. Le journal L’Aurore le confond de nouveau avec l’illustre Académicien, mais publie bientôt un démenti pour dire qu’il s’agit « seulement de son homonyme ancien ministre ».

La poète lui-même ne goûte guère ces méprises à répétition. Alors qu’on lit dans un salon un poème de jeunesse de Severiano de Heredia, l’auditoire est pris d’un doute. Il est vite levé par José-Maria de Heredia : « Cette poésie est mon œuvre… à la différence près d’un nègre et d’un Blanc. »

Severiano de Heredia meurt en 1901, à l’âge de 64 ans, d’une méningite foudroyante à son domicile rue de Courcelles. Ses funérailles sont simples, et les hommages dans la presse pour le moins discrets. Plus d’un siècle plus tard, son nom réapparaît dans des articles et des livres. On s’étonne d’un si long oubli. Le maire de Paris Bertrand Delanoë émet le vœu qu’une rue porte son nom dans le XVIIe arrondissement. Il sera exaucé par sa celle qui lui a succédé, Anne Hidalgo, en 2015. Au cimetière des Batignolles, son nom a enfin rejoint la liste des célébrités.

► À lire aussi :

► Pour en savoir plus :

- Paul Estrade, Severiano de Heredia. Ce mulâtre cubain que Paris fut « maire », et la République, ministre, Paris, Les Indes savantes, coll. « La Boutique de l'histoire », 2011.
- Rouben Valéry, Trente-cinq Noirs oubliés de l’histoire de France, La Librairie Vuibert, 2014.
- Pap Ndiaye, La Condition noire, essai sur une minorité française, Gallimard, 2009 (pour l’édition de poche).

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