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Tentative de vol au Quai Branly: ils voulaient dénoncer «le pillage de l’Afrique»

De grandes statues royales du Royaume du Dahomey datant de 1890-1892, le 18 juin 2018 au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris.
De grandes statues royales du Royaume du Dahomey datant de 1890-1892, le 18 juin 2018 au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris. GERARD JULIEN / AFP
7 mn

Cinq militants qui avaient tenté de s'emparer d'un poteau funéraire au Musée du quai Branly à Paris le 12 juin dernier sont jugés ce mercredi. Ils voulaient dénoncer le « pillage de l'Afrique » et comptent faire de leur procès une tribune pour défendre la restitution des œuvres prises pendant la colonisation.

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Les cinq prévenus sont poursuivis devant le tribunal correctionnel pour « tentative de vol en réunion d'un objet mobilier classé » et risquent jusqu'à dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende. Ils avaient été arrêtés au musée du quai Branly-Jacques Chirac en juin dernier après avoir, dans une opération coup d'éclat, descellé un poteau funéraire Sara du XIXe siècle provenant du Tchad avant de l'emmener dans les couloirs en criant des critiques contre la France. « Nous avons décidé de récupérer ce qui nous appartient. Ces biens ont été volés sous la colonisation. On part avec notre bien, on le ramène à la maison. »

Qui est Mwazulu Diyabanza ?

Dans l'attente de son procès, l'activiste congolais Emery Mwazulu Diyabanza, a continué ses actions. Le 30 juin, il a déposé plainte pour « vol et recel » contre l'État français. Le 30 juillet, il était arrêté à Marseille après s'être emparé, seul, d'un objet en ivoire du Musée des arts africains, océaniens et amérindiens. Le 10 septembre, avec trois acolytes, il a cette fois tenté d'emporter une sculpture du Congo à l'Afrika Museum de Berg en Dal aux Pays-Bas, où il a été arrêté puis relâché après huit heures de garde à vue.

À chaque fois, Emery Mwazulu Diyabanza, qui se définit comme un militant panafricain de 41 ans, filme puis publie en ligne la vidéo de ses actions, afin d'agiter au maximum les réseaux sociaux. On sait de lui qu'il est né à Kinshasa, en République démocratique du Congo. Il affirme vivre de la vente d'objets électroniques en ligne et partage son temps entre Champigny-sur-Marne, en banlieue parisienne, et Lomé, au Togo.

Coiffé d'un béret noir en hommage aux Black Panthers américains, la carte de l'Afrique en pendentif, le militant assure avoir été mis « au cachot » après la présidentielle de 2011 en RDC où il aurait frôlé la mort. Avec le mouvement Unité, dignité et courage (UDC) qu'il a fondé en 2014, il milite pour la restitution des œuvres, contre le franc CFA, ou encore les « biens mal acquis ».

Le militant revendique « plus de 700 000 membres » éparpillés en Europe et en Afrique, mais son compte Facebook compte un peu moins de 30 000 abonnés. L'homme a agrégé une centaine d'afrodescendants français qui ont rejoint sa cause.

Le Musée du quai Branly en ligne de mire

Le Musée du quai Branly, qui dispose de la principale collection d'arts premiers africains, s'est constitué partie civile. Son président Emmanuel Kasarhérou estime que « la question des restitutions » mérite « un débat sérieux » qui « s'accommode mal de coups médiatiques ». Le musée s'est engagé « à documenter la provenance et l'origine de ses collections » c'est « sur la base de ces travaux, (que) nous pourrons avancer ».

Emery Mwazulu Diyabanza s’insurge, « Macron reconnaît le pillage mais c'est lui qui décide de la quantité d'œuvres restituées et s'il doit y avoir transfert de propriété ou non, c'est une insulte à notre égard ».

« À part amuser la galerie, à quoi sert ce genre d'action ? Que vont-ils faire de ces œuvres s'ils les emmènent ? », a réagi auprès de l'AFP le directeur du programme Musées à l'Agence nationale béninoise de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (ANPT), Alain Godonou.

« Les discussions entre la France et le Bénin avancent très bien », ajoute cet ancien responsable de l'Unesco. « Nous sommes en train de tout mettre en place pour accueillir ces œuvres - plusieurs musées sont en cours de réhabilitation - et c'est cela qui compte si nous voulons être crédibles ».

La question des restitutions toujours sensible

Trois ans après le discours à Ouagadougou d'Emmanuel Macron, qui souhaitait à la jeunesse africaine d'avoir accès à son patrimoine, la restitution des objets d'art pris pendant la colonisation en Afrique et exposés dans les musées français se heurte à de nombreuses difficultés.

Le rapport des universitaires Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, remis en novembre 2018, appelait à de vastes restitutions des objets arrivés en France pendant l'époque coloniale. Mais aujourd'hui, seul un sabre a été rétrocédé au Sénégal et 26 objets le seront d'ici un an au Bénin. Ces totems et sceptres, pillés lors du sac du palais d'Abomey par les troupes coloniales en 1892, restent au Musée du Quai Branly à Paris tant qu'un musée au Bénin n'est pas prêt pour les accueillir.

Une loi, permettant des dérogations au principe d'« inaliénabilité » des œuvres dans les collections publiques, a permis ces transferts, parce qu'ils avaient fait l'objet de pillages caractérisés.

Le rapport Sarr-Savoy dressait un calendrier de restitutions et un inventaire des dizaines de milliers d'œuvres que les colons ont ramené d'Afrique. Il proposait un changement du code du patrimoine pour faciliter leur retour quand les États africains en feraient la demande.

Les États africains peu mobilisés

Mais à part quelques pays menés par le Bénin, la mobilisation des gouvernements africains sur les restitutions reste faible. Dans plusieurs pays, les priorités sont autres que l'art donc les équipements manquent.

Quant au projet d'Emmanuel Macron d'une rencontre entre partenaires européens (Belgique, Royaume Uni et Allemagne principalement) et africains pour définir une « politique d'échanges » d'œuvres d'art, il semble être au point mort.

Au moins 90 000 objets d'art d'Afrique subsaharienne sont dans les collections publiques françaises. Environ 70 000 d'entre eux sont au Musée du quai Branly, dont 46 000 arrivés durant la période coloniale.

Libre circulation des œuvres plutôt que restitution

Pour le nouveau président du musée du quai Branly, Emmanuel Kasarherou, ancien directeur du Centre Tjibaou de Nouméa, très sensibilisé à la question de l'histoire des œuvres et de leur identité « un mouvement a été donné » par le rapport Sarr-Savoy, qui « nous a enjoints à une sorte d'examen de conscience ».

Actuellement, la difficulté est de retracer l'itinéraire des œuvres. Certaines sont passées entre plusieurs mains : des administrateurs, médecins, militaires ou leurs descendants en ont fait don aux musées. D'autres ont été offertes à des religieux, acquises par les collectionneurs d'art africain au début du XXe siècle, ou encore ramenées lors d'expéditions scientifiques.

Trois problématiques complexifient l'affaire. Les changements des frontières après l'indépendance des colonies, qui rendent difficiles l'attribution d'une œuvre à un pays, les conditions de conservation des œuvres une fois rendues et le cas d'objets d'art qui « disparaissent » une fois qu'ils ont été restitués à leur pays d'origine.

Les dirigeants des musées prônent plutôt la « libre circulation » pour que les Africains puissent voir les œuvres. Ils souhaitent organiser des dépôts de longue durée, des prêts, des expositions tournantes et qu’une aide financière à la rénovation ou à la construction de musées soit mise en place.

Du côté des collectionneurs privés, le galeriste Robert Vallois a créé un collectif de marchands d'art pour financer le nouveau musée de la Récade au Bénin, où sont exposées des œuvres africaines tirées de leurs collections.

(Avec AFP)

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