Entretien

Affaire Afriland en RDC: «Il y a une entreprise criminelle installée à la banque»

Navy Malela.
Navy Malela. © Navy Malela

Pour la première fois, les deux lanceurs d’alerte d’Afriland First Bank CD témoignent à visage découvert. Gradi Koko Lobanga, chef de l’audit interne, et Navy Malela, contrôleur permanent, avaient servi de sources à une enquête de deux ONG internationales, PPLAAF et Global Witness visant le milliardaire israélien Dan Gertler, ami de l’ancien président Joseph Kabila. Les deux agents ont été depuis poursuivis par leur ancien employeur, accusés d’avoir volé des données confidentielles et de les avoir falsifiées. Navy Malela répond aux questions de Sonia Rolley.

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Sonia Rolley : Quand est-ce que vous avez réalisé qu’il y avait un certain nombre d’irrégularités, voire même, c’est ce que vous dites avec votre collègue, qu’il y avait un réseau de blanchiment d’argent qui s’était mis en place au sein de votre banque ?

Navy Malela: Début 2018. Parce que c’était à l’époque où on avait vu Dan Gertler à la banque. Et le monsieur, c’était quand même surprenant de le voir passer dans le couloir du deuxième étage où se trouvaient nos bureaux, les bureaux de l’audit interne. C’est le même étage où se trouve aussi la direction générale. Donc Dan Gertler sortait des locaux de la direction générale. 

Comment l’avez-vous reconnu parce que c’est vous qui parmi vos collègues l’avez reconnu?

Je suis un peu accro aux informations, aux documentaires d’enquête, surtout concernant mon pays. J’ai eu à visionner un documentaire qui parlait de lui, où on pouvait le voir au côté de l’ancien président de la République Joseph Kabila lors de son mariage et dans ce documentaire, il avait été dit qu’il était l’ami du président de la république, c’est lui qui se vantait d’être son ami.

Pourquoi vous vous dites à ce moment-là, on va avoir des problèmes, parce que c’est ce que vous dites à votre chef ?

À l’époque, Gertler venait d’être sanctionné par les Etats-Unis, il n’avait pas une bonne réputation. J’ai dit qu’on allait avoir des problèmes parce que je ne comprenais pas qu’une personne qui venait d’être sanctionné par les Etats-Unis, qui ne devait pas toucher au dollar, se présenter. On ne l’avait jamais vu à la banque. C’était la première fois. Et c’était à la même période qu’on avait vu des mouvements, des sommes colossales qui passaient à la banque alors qu’on n’était pas habitué à voir ça. Tout de suite, on s’est dit qu’il fallait mener des enquêtes. Dans son compte, on avait remarqué qu’il n’y avait pas de mouvements. Pourtant un milliardaire qui vient à la banque, on devrait tout de suite voir que son compte était mouvementé, mais son compte n’était pas mouvementé alors que d’autres comptes étaient mouvementés. Comment? Parce que, à chaque fois que lui ou l’un de ses hommes venait, il y avait une caissière qui montait à la direction générale pour passer l’opération.

Votre chef Gradi Koko Lobanga fuit parce qu’il aurait reçu des menaces. Pourquoi est-ce que vous, vous restez?

Je n’ai pas directement menacé, je suis resté en adoptant une attitude plus sage. Je n’en parlais plus comme tel. Mais je mentionnais plus des bribes d’information concernant ce réseau, par à-coups pour voir comment ça réagissait au niveau de la direction générale. J’ai fait profil bas. C’est après un moment que j’ai commencé à extraire des données dans le système. J’ai continué à enquêter, à faire tous les constats possibles par rapport aux opérations qui se passaient et certains comptes ont continué d’être ouverts. Etant donné qu’on avait clairement identifié Patrick Kafindo comme le cerveau de ce réseau au niveau de la banque

Patrick Kafindo qui est le directeur général adjoint…

Oui, le réflexe d’auditeur et d’inspecteur m’aidant, moi, j’ai extrait la liste gérée par le gestionnaire 015 ou 0015 qui était Kafindo Patrick. Ce qui était surprenant, c’est que c’était trois pages. On voyait toute la liste, et des noms et des comptes avec lesquels on n’était pas très familier à la banque. Pour chaque compte, pour chaque ligne, le relevé de comptes. C’est à partir de ce travail que j’ai commencé à voir qu’il y avait des comptes qui étaient mouvementés sans avoir de signatures, sans avoir de photos, sans même avoir des informations exhaustives sur les activités. Il y avait même des sociétés qui n’avaient même pas d’adresse et des numéros de téléphone de contacts. 

Notamment vous découvrez une société qui s’appelle Western Financial Services que vous arrivez à lier à ce réseau-là. Comment vous faites?

Western Financial a été ouvert dans la même période, avec les mêmes conditions. Mais avec Western Financial, ce qui a été beaucoup plus particulier, c’est que ce compte-là a bénéficié de plusieurs lignes de crédits. Il y avait un premier qui n’avait pas été utilisé de 17 millions d’euros. Mais il y a eu trois autres crédits mis en place. Le premier c’était de 16,5 millions je crois, le deuxième vient couvrir ou payer le premier, le même jour où il est mis en place. Et il y a même un troisième de 39,5 millions qui vient lui aussi payer le précédent en l’espace de quelques mois. Ça nous donnait encore plus d’éléments pour nous dire qu’il y avait une entreprise criminelle qui s’était installée à la banque. Les crédits étaient octroyés de manière opaque, sans respecter les contours.

Dans le cadre de cette enquête qui concernait à l’origine Dan Gertler, vous vous intéressez aux mises à disposition en liquides et là vous découvrez bien d’autres individus et sociétés qui peuvent poser problème. 

C’est vrai qu’il y avait beaucoup d’autres sociétés. On avait découvert que monsieur Kabila avait d’autres sociétés qui avaient des comptes au sein de la banque dont Cosha investment qui faisaient fonctionner un compte dans la logistique depuis très longtemps, même avant l’installation du réseau de Gertler. C’est vrai qu’à cette même époque que j’ai vu les comptes de Serge Pereira, j’ai essayé de chercher sur internet pour savoir de qui il s’agissait. J’ai vu qu’il avait des connexions même avec le pouvoir congolais de Brazzaville. À la banque, il y a ceux qu’on appelle les clients privilégiés, dont par exemple Richard Muyej qui nous a été présenté à la banque comme étant le frère de Patrick Kafindo, mais après nos recherches, nous avons compris qu’ils ont juste grandi ensemble dans le même quartier.

Richard Muyej qui est le gouverneur du Lualaba. On voit également un avocat russe, Kirill Parinov, qui va réussir en quelques mois à obtenir 50 millions en liquide. Est-ce que c’est normal ou est-ce que ça vous paraissait suspect ce genre de mouvements ?

Sur Kirill Parinov, j’ai commencé à voir ce nom-là à plusieurs reprises dans les mises à disposition. Je ne comprenais pas d’où ça sortait, et c’est resté pour moi un dossier qu’il fallait creuser. Et c’est vrai que c’est une cette personne qui, dans les derniers jours avant mon départ, a fait mouvementer plusieurs millions de dollars au sein de Afriland First Bank.

Qu’est-ce qui va vous décider à partir ? A quel moment vous vous dites là, ce n’est plus possible ?

Je suis allé un peu plus loin avec les informations que j’avais extraites. J’ai transmis au vice-président du groupe chargé de l’audit interne. Pour moi, c’était pour dire : voilà ce qu’on constate ici en RDC, essaie de voir pour sauver la banque et que le système financier congolais ne soit pas inquiété, et par ricochet tout le pays. Jusqu’à mon départ, ce monsieur n’a jamais mis les pieds au Congo pour une mission qu’il m’avait promise. Je ne sais pas pourquoi, mais je sais que vers la fin, j’ai été rétrogradé d’un auditeur interne à contrôleur permanent. J’ai soupçonné que la direction générale a pu avoir des informations concernant ce que j’avais balancé en Côte d’Ivoire auprès du vice-président du groupe.

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