Libye: à Tarhouna, les fantômes de la discorde

Abdelkarim Abouklich devant les tombes de ses proches tués par les Kaniyat.
Abdelkarim Abouklich devant les tombes de ses proches tués par les Kaniyat. © Aabla Jounaïdi/RFI

Pendant près de sept ans, de 2014 à 2020, la ville de Tarhouna, au sud de Tripoli a vécu sous le règne sanglant d'une milice connue sous le nom des Kaniyat. Exécutions sommaires, massacres et disparitions forcées ont été le lot quotidien des habitants. Depuis juin dernier et la fuite des Kaniyat dans le sillage de leur allié défait Khalifa Haftar, des découvertes macabres ont été faites. Les familles demandent justice.

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De notre envoyée spéciale à Tarhouna,

Les mains jointes dans une rapide prière, Abdelkarim Abouklich embrasse du regard les tombes aux stèles de fortune. Surplombant une vallée plantée d’immenses oliveraies, le cimetière semble dominé par des tombes fraîchement creusées. « Avant, dans ce cimetière, les tombes n’allaient pas plus loin que le haut de ce talus, nous explique Abdelkarim. Quand les Kaniyat sont arrivés, leur nombre a explosé. »

Pendant des années, Tarhouna, une ville célèbre pour sa culture ancestrale de l’olivier, a vécu sous le règne sanglant d'une milice connue sous le nom des Kaniyat. Exécutions sommaires, massacres et disparitions forcées ont été le lot quotidien des habitants. Encore plus lorsque la ville est devenue en 2019 une base stratégique pour le maréchal Khalifa Haftar dans son offensive manquée contre Tripoli.

La terrible fratrie Kani

Abdelkarim Abouklich a vu une grande partie de sa famille mourir ou disparaître sous le règne des Kaniyat, le surnom de la « 7ème brigade », une milice menée par une fratrie, les Kani, avide de pouvoir et d'argent. Changer de camp politique n'était pas un problème pour les Kaniyat. Après des années passées à courtiser les gouvernements successifs à Tripoli, ils sont passés à l'ennemi, le commandant en chef de l’autoproclamée Armée nationale libyenne de l’est libyen, Khalifa Haftar en 2019. Et malheur à ceux qui ne suivaient pas les frères Kani dans cet énième revirement.

Assise dans l’une des six maisons familiales, Mabrouka Abouklich regarde encore les photos des défunts, dont celle de son frère, un chef de tribu, Mabrouk Abouklich. « Sur ces photos, vous voyez les trois fils de Mabrouk, mes neveux. Lui, c’est le plus jeune Ousama. Il travaillait pour les Kaniyat, raconte la vieille dame. Un jour, ils lui ont proposé de tenir un barrage et le lendemain, ils l’ont enlevé en prétendant qu’il s’était disputé avec l’un de leurs hommes. C’était un pur mensonge. Mon frère Mabrouk est allé voir ce qui se passait avec son autre fils Abderrazak, un docteur à l’université. On les a implorés de ne pas y aller. Les Kaniyat sont des criminels », se remémore-t-elle.

Depuis, la famille ne les a plus revus. « On a attendu, attendu. Leurs téléphones étaient éteints. Ils ne sont jamais rentrés », souffle la grand-mère.

 

Des membres de la famille Abouklich, enlevés par les Kaniyat en 2019, et jamais revus depuis.
Des membres de la famille Abouklich, enlevés par les Kaniyat en 2019, et jamais revus depuis. © Aabla Jounaïdi/RFI

 

Le massacre d'une famille

D’après un décompte des autorités chargées de la recherche des victimes, au moins 350 personnes auraient disparu à Tarhouna depuis 2014 et l’essor des Kaniyat. Des dizaines de familles comme les Abouklich sont livrées à elles-mêmes, sans pouvoir faire le deuil de leurs proches.

Dans le tourbillon de la dernière guerre, les frères ont renforcé leur gouvernance de la terreur à Tarhouna. Mais bien avant la dernière guerre aux côtés d'Haftar et de ses mercenaires, c'est grâce à l'appui des gouvernements successifs à Tripoli que les Kaniyat ont prospéré. Tenir Tarhouna, historiquement un bastion kadhafiste, tel était le mandat donné par le camp des ultrarévolutionnaires et des islamistes aux Kaniyat. Quel qu'en soit le prix.

C'est sous le gouvernement de Fayez al-Sarraj, adoubé par l'ONU, qu'a eu lieu le massacre de la famille d'Ousama, la famille Abouklich. Le 17 avril 2017.

« Vers 13h30, les voisins nous ont dit que le fils de ma sœur avait eu un accident de voiture et qu’il était mort devant l’hôpital », raconte Oum Hana Abouklich dont trois frères et un neveu sont morts ce jour-là.

« Quand on est arrivés, on a trouvé la maison de ma sœur encerclée par tout un tas de miliciens avec toutes les armes possibles, lourdes et légères. Ils ont tous été tués au même moment. En un instant… 5 minutes, 10 minutes. Les miliciens leur ont tiré dessus devant la maison. Sans aucune raison. Ils sont venus tuer des innocents en plein ramadan », conte-t-elle d’une voix éteinte.

Des officiels occidentaux ont rencontré les Kaniyat

C'est là le récit désormais bien connu à Tarhouna du massacre de la famille Basboussa. Mais pourquoi ? Qu'avaient fait les frères d'Oum Hana pour mériter d'être exécutés en plein jour à l'arme lourde ? Les Kaniyat leur faisaient-ils payer leur refus de s’associer à eux ?

« Mon frère Rajab était militaire, reconnaît Oum Hana. Oui, il l’a été, il ne l’a jamais nié. Sous le Guide [Mouammar Kadhafi, ndlr], il a fait son devoir au Tchad, au Liban, en Ouganda. Mais mes frères refusaient d’être des criminels, tuer, voler. Nous n’étions pas pour cette Révolution et nous n’avons pas voulu nous y associer », tranche la sœur endeuillée.

Plus de huit mois après la découverte des charniers, de très nombreux proches de victimes attendent de pouvoir les identifier par ADN. Mais le soutien matériel tarde à se concrétiser. Au siège de l’association des familles de victimes de Tarhouna, Ousama Abouklich, le cousin, réclame la justice pour sa famille. « Ce qui s’est passé était connu de tous : le gouvernement à Tripoli, la communauté internationale, souligne le jeune homme. Il y a eu une sorte de laissez-faire. Même l’ambassadrice de France et Ghassan Salamé, l’ancien envoyé spécial de l’ONU étaient venus rendre visite aux Kaniyat ici en 2018 », rappelle Ousama, amer.

À l’époque, les efforts allaient bon train pour engager un processus politique le plus large et inclusif possible sous l’égide de la communauté internationale. Mais en lançant l’assaut contre Tripoli en 2019, le maréchal Haftar y a mis fin tout net, avec l’aide de ses alliés de Tarhouna. Depuis l’échec de l’offensive, ceux qui restent des Kaniyat ont trouvé refuge dans l’est libyen, fief du maréchal.

La famille Abouklich a officiellement renoncé à la loi du talion qui dicte encore les relations entre clans à Tarhouna. Mais dans le salon familial des Abouklich, Mabrouka prévient : « Vous leur donnez à boire et à manger ces gens-là ! La vieille que je suis vous dit : un jour vous verrez des fosses communes à Benghazi. Oh, gens de l’est, ce qui s’est passé à Tarhouna arrivera chez vous aussi. »

► À écouter aussi : le Grand reportage : Tarhouna, les fantômes de la discorde.

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