Trente ans après la guerre civile, la Sierra Leone panse encore ses plaies

Des centaines d'habitants de Freetown attendent d'être évacués de la capitale du Sierra Leone, en juin 1997.
Des centaines d'habitants de Freetown attendent d'être évacués de la capitale du Sierra Leone, en juin 1997. AFP - ISSOUF SANOGO

La Sierra Leone commémore, ce mardi 23 mars, le 30e anniversaire de la guerre civile, qui a éclaté le 23 mars 1991. Une date douloureuse pour ce pays qui a vu disparaître 120 000 personnes dans un conflit déclenché par les rebelles du RUF, le Front révolutionnaire uni. Trente ans après, des femmes, des hommes et des enfants, victimes des affrontements entre factions armées et forces gouvernementales, témoignent de cette période et de leur vie brisée, difficile à reconstruire.

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Avec notre envoyée spéciale à Freetown, Christina Okello

Ce mardi est un jour de commémoration douloureux avec toujours ce sentiment de sidération de la part des Sierra-Léonais, qui 30 ans après, ne comprennent toujours pas comment ils ont été capables d’une telle horreur envers eux-mêmes.Cette guerre, rappelons-le, a choqué l’opinion publique et le monde entier par sa brutalité avec ces images de mutilations, de bras coupés, de fosses communes, de maisons transformées en charnier. Une réalité que beaucoup ont vécu dans ce pays.

Dans le village de Bomaru, à l’est du pays, Vandy Gbosso Kallon, chef traditionnel, se souvient encore du jour où la guerre a commencé. C’était le 23 mars 1991. « Les rebelles ont brûlé toutes nos maisons, ont tout pillé et m’ont torturé. Nous avons beaucoup souffert. C’est seulement notre foi qui nous a permis de tenir. »

Les affrontements entre rebelles du Front révolutionnaire uni et forces gouvernementales ont entraîné le déplacement d’habitants et l’enrôlement d’enfants soldats par milliers.

Kumba Pessima, une mère endeuillée, témoigne : « Mes deux fils de 7 et 17 ans ont été capturés par les rebelles du RUF… Encore aujourd’hui, je suis toujours sans nouvelles d’eux ».

En ville, où la guerre a gagné la capitale Freetown le 6 janvier 1999, Mohamed Sargo Saccoh, enseignant, raconte aussi une séparation : « Nous étions dans la ville de Bo lorsque la guerre a éclaté. Ma mère s’était rendue à Kono pour visiter mon oncle, puis la guerre l’a rattrapée. Elle a dû fuir en Guinée à pied. Elle y est restée dix ans et est rentrée récemment. Elle a trouvé son plus jeune fils grandi. »

Ces familles éclatées par le conflit et qui se sont perdues de vue ont dû réapprendre à vivre ensemble.Une réalité violente bien loin du rêve promis dans le discours par les rebelles du RUF. Au départ, ils disent vouloir rendre le pouvoir au peuple et le libérer de la corruption de la classe politique, mais le mouvement se fourvoie dans le trafic illicite des diamants, qui attise la convoitise d’autres factions armées. À la fin de la guerre, un écheveau des groupes se dispute la maîtrise de l’espace sierra-léonais. Trente ans après, la paix est revenue. Mais de nombreuses personnes m’ont confié leur inquiétude quant au risque d’une reprise du conflit, tant les facteurs qui l’ont provoqué tels que la corruption, l’injustice n’ont pas disparus.

Lorsque la Commission vérité et réconciliation a terminé son rapport en 2004, elle a listé certaines des causes de la guerre : la corruption, l’injustice, l’absence de droits de l’homme dans les communautés, la pauvreté et un très faible niveau d’éducation, voire aucune éducation dans certains cas, mais aussi le fait qu’il n’y avait pas de bonne répartition des ressources naturelles. J’ai donc demandé aux femmes ici, si, après la guerre, ces causes avaient disparu ? Elles m’ont répondu, "non, non, non, … en fait elles sont revenues".

Patrick Fatomah, coordinateur du tribunal spécial résiduel pour la Sierra Leone

 

Préserver la mémoire

Le tribunal spécial basé à Freetown a aujourd’hui pour objectif de préserver la mémoire de la guerre civile. Le premier tribunal à être établi sur les lieux mêmes des crimes est aujourd’hui transformé partiellement en musée.

Des images de corps mutilés, des statues de combattants, des photos des accords de paix non tenus, tapissent les murs et les salles de l’ancien tribunal spécial, aujourd'hui transformé en musée. « Dès l’entrée du musée de la paix, nous voulions que le public sachent pourquoi ce lieu existe », explique Patrick Fatomah, coordinateur du tribunal résiduel spécial pour la Sierra Leone.

« De 1991 à 2002, notre nation a subi l’une des guerres les plus atroces. Une guerre que nous nous sommes infligée à nous-mêmes. Le musée de la paix est un lieu de mémoire, où l'on apprend à participer et à construire une Sierra Leone où la paix serait durable. »

Un devoir de mémoire salué par les associations de la société civile dans un pays où les monuments manquent. Sulaiman Jabati, de l’organisation de la coalition pour la justice et la responsabilité, veut désormais aller plus loin. « Le gouvernement devrait instaurer le 23 mars comme journée nationale de commémoration. Le 23 mars est le jour où tout a basculé. »

Le musée de la paix essaie de combler cette lacune. Avec à l’appui : l’ouverture au public d’une salle d’archives actuellement fermée en raison de la crise sanitaire. D’ici la fin de l’année, un jardin commémoratif sera également inauguré en hommage aux victimes.

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