Génocide des Tutsis au Rwanda: la France a «failli», selon le rapport Duclert

L'historien Vincent Duclert remettant à Emmanuel Macron le rapport de la commission qu'il préside sur le rôle de la France au Rwanda au début des années 1990.
L'historien Vincent Duclert remettant à Emmanuel Macron le rapport de la commission qu'il préside sur le rôle de la France au Rwanda au début des années 1990. AFP - LUDOVIC MARIN

C'est un rapport de près de 1 200 pages qui a été remis officiellement à Emmanuel Macron ce vendredi 26 mars. Il y a deux ans, le président français avait chargé une quinzaine d’historiens, réunis au sein de cette commission présidée par l'historien Vincent Duclert, d’examiner « les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis », entre 1990 à 1994. L'objectif affiché qui était d'établir le rôle de la France dans le génocide rwandais semble avoir été atteint. 

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La France porte des « responsabilités lourdes et accablantes » dans les évènements qui ont abouti au génocide des Tutsis en 1994, selon les conclusions du rapport. Paris s'est en effet massivement impliqué au Rwanda à partir des années 1990, et « aligné » sur le régime hutu du pays.

Le rapport note que « la France s'est longuement investie au côté d'un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation du génocide », et « cet alignement sur le pouvoir rwandais procède d'une volonté du chef de l'État et de la présidence de la République ».

L'ancien président socialiste français François Mitterrand est donc clairement pointé du doigt, comme son cercle proche. D'ailleurs, « un élément surplombe » la relation franco-rwandaise d'avant le génocide, dit le rapport : « la relation forte, personnelle et directe » du président français François Mitterrand et du président rwandais Juvenal Habyarimana.

Selon le rapport, Paris s'est obstiné, en dépit des mises en garde, dans une « lecture ethniciste » de la situation au Rwanda. Le FPR est perçu comme un « agresseur extérieur », systématiquement qualifié de « ougando-tutsi », un « parti de l'étranger » anglophone, quand le gouvernement de Kigali est perçu comme le parti de la majorité hutue, francophone, garante de la légitimité démocratique.

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Pour l'Élysée, une responsabilité, mais pas de « complicité »

Le rapport critique les livraisons massives d'armes au régime rwandais. Mais dans les archives, aucun document n'atteste de livraisons d'armes après le début des massacres, selon les chercheurs. Emmanuel Macron a pour sa part salué « une avancée considérable » pour comprendre l'engagement de la France au Rwanda.

Pour l'Élysée, si la France a une responsabilité politique, institutionnelle, intellectuelle, éthique et morale, elle était dans l'incapacité à réellement comprendre ce qui se passait à l'époque.

Le rapport Duclert écarte donc, selon la présidence, la notion de complicité de génocide : « Si l'on entend par [complicité] une volonté de s'associer à l'entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer. » L'Élysée affirme aussi que les accusations contre l'opération Turquoise sont également écartées.

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Connaissance histoire et reconnaissance politique

Joint par RFI, David Servenay, journaliste indépendant, estime que ce rapport constitue une avancée importante qui répond à trois enjeux. « Le premier enjeu, c’est celui de la connaissance historique et là, Vincent Duclert l’a bien souligné, leurs rapports, leurs travaux, balaient totalement la thèse du double génocide. C’est important parce que cela vient un peu clouer le bec à toutes les théories révisionnistes et négationnistes qui circulent depuis vingt-sept ans maintenant, autour de cette affaire. »

Deuxième enjeu, aux yeux de David Servenay, « la reconnaissance politique. Pour le moment, on sait que, à part Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, aucun responsable politique français n’a voulu vraiment faire face à ses responsabilités, à cet échec de la politique française au Rwanda et il va falloir quand même que les politiques français s’interrogent là-dessus. »

Nouveaux dossiers judiciaires

Troisième enjeu, poursuit le journaliste, « la réalité judiciaire parce que, à travers les archives qui ont été décortiquées, découvertes et exhumées par cette commission, cela va pouvoir peut-être alimenter un certain nombre de dossiers judiciaires. »

Pour David Servenay, « il va falloir que, peut-être, un certain nombre d’anciens responsables de cette politique soient mis en face de leurs responsabilités. Je pense notamment à trois militaires qui sont nommément cités dans le rapport qui sont l’amiral Lanxade, le général Quesnot et le général Huchon qui, tous trois, faisaient partie de la garde rapprochée autour du président de la République François Mitterrand. »

La France ne pourra jamais se racheter pour ce qu’elle a fait. Mais elle pourrait aider les victimes et les survivants qui souffrent encore aujourd’hui des conséquences des massacres, afin d’améliorer leur vie.

Reportage : au mémorial du génocide, des Rwandais réagissent à la publication du rapport Duclert

Un rapport qui comporte des lacunes

Pour l’association Survie, ce document comporte plusieurs lacunes. En cause notamment, l’exonération des responsabilités des autorités françaises. C’est ce qu’explique Raphaël Doridant, membre de l’Association Survie qui a notamment fondé sa réputation sur la critique du rôle français dans les années 1990 au Rwanda.

« On a l’impression que l’essentiel de la faillite de la politique française au Rwanda - l’essentiel des responsabilités de cette faillite - est reporté sur feu le président Mitterrand, sur ses conseillers militaires, sur l’ambassadeur Martres. Aucun lien n’est fait entre cette politique et la politique ordinaire de la France en Afrique. Parce que si Mitterrand et ses conseillers, l’ambassadeur à Kigali avaient une représentation à la crise rwandaise, en termes d’ethnicisme, de lutte d’influence avec les Anglo-saxons, ils n’étaient pas les seuls, au sein de l’appareil d’État, à partager ces représentations idéologiques. Beaucoup d’éléments montrent qu’au sein du Quai d’Orsay, au sein de l’état-major des armées, on pensait de la même manière les réalités africaines », souligne-t-il.

« Le problème, c’est que ces représentations erronées restent aujourd’hui toujours actives. L’implication de la France dans le génocide des Tutsis n’a pas été suivie d’une introspection collective au sein des cercles du pouvoir et au sein de la haute administration, qui aurait permis de se dire : mais comment on a pu aller jusque-là ? Et là, avec la commission Duclert, il y a encore de graves erreurs d’appréciation », ajoute Raphaël Doridant, de l'association Survie.

Raphaël Doridant est également co-auteur du livre « L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda ».

Parmi les épisodes marquants figure le massacre de Bisesero, entre le 27 et le 30 juin 1994. Plus d’un millier de Tutsis ont été méthodiquement assassinés par les milices hutues appuyées par l'armée rwandaise. La passivité de l'armée française, présente dans le secteur dans le cadre de l'opération Turquoise qui avait démarrée cinq jours plus tôt, alors qu'elle avait pourtant été mandatée pour arrêter les massacres de civils, a souvent été montrée du doigt. En une dizaine de pages, le rapport Duclert raconte comment les militaires français ont fait face à la situation.
 

Des milliers de Tutsis étaient réfugiés depuis des mois sur la chaîne de collines de Bisesero, du sud-ouest du Rwanda. Des massacres avaient lieu ici et là régulièrement, commis par des miliciens comme par des militaires. Le 27 juin 1994, les tueries reprennent, violemment. Or les Français de l'opération Turquoise viennent d'arriver dans le secteur. Mais certaines sources du renseignement, alors, s'obstinent à soupçonner - voire à affirmer, selon les services - qu'il s'agit de « combats » ou de « raids de vengeance » contre le FPR prétendument « infiltré » dans le secteur. Or les ordres sont clairs : éviter à tout prix la confrontation avec la rébellion. Pourtant, plusieurs unités ne rencontrent que des civils tutsis terrifiés, qui leur demandent de l'aide.

Le commandement français, incertain, dépêche donc des équipes de reconnaissance. Mais voilà : leurs « sources » sont le ministre de l'Information et le maire hutu d'un village du coin, qui propose même de fournir des soi-disant « guides ». Il faudra donc trois jours aux Français pour comprendre ce qui se passe et secourir enfin les 800 derniers tutsis survivants. Les trois jours de Bisesero sont « un échec et un drame », lit-on dans le rapport Duclert. Et de fait, la chronologie des archives montre que les Français avaient une lecture pour le moins défaillante de la réalité.
 

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