Rwanda: tollé en RDC après les propos du président Paul Kagame sur RFI

Le président rwandais Paul Kagamé, à Nairobi, le 11 février 2020.
Le président rwandais Paul Kagamé, à Nairobi, le 11 février 2020. © AP - John Muchucha

Dans une interview accordée à RFI et France 24, le président rwandais Paul Kagame a nié l’implication de ses troupes dans des crimes commis pendant les deux guerres de la République démocratique du Congo (RDC). Il a accusé le docteur Denis Mukwege de se faire manipuler. Ces propos provoquent une levée de boucliers chez son voisin.

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Article mis à jour le 19 mai 2021 suite à une déclaration du ministre rwandais des Affaires étrangères affirmant qu'il y a eu confusion sur la compréhension dans les propos de Paul Kagame.

« Il n'y a pas eu de crimes. Absolument pas, que ce soit par les personnes évoquées ou les pays cités. C’est la théorie du double génocide qui est à l’œuvre ici », affirme sans complexe le président rwandais Paul Kagame dans un entretien accordé à Radio France Internationale et France 24, assurant que des rapports l’affirment. Interrogé sur le plaidoyer mené récemment en France par le docteur Denis Mukwege en faveur de la reconnaissance des crimes commis pendant les deux guerres du Congo, y compris par les troupes rwandaises, le chef de l’État rwandais accuse le prix Nobel de la paix congolais d’être « un outil de forces que l’on ne voit pas. »

« On lui dit quoi dire », renchérit M. Kagame. « Le rapport du projet Mapping [rapport d’experts indépendants mandatés par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme qui répertorie les crimes commis entre 1993 et 2003] a été extrêmement controversé en RDC, il est hautement contesté par les gens, il a été très politisé. Il y a des rapports qui le réfute et disent complètement l’inverse. »

Le projet Mapping a pourtant mobilisé plus d’une vingtaine d’enquêteurs indépendants qui pendant presque un an ont recensé par ordre chronologique et par province 617 « incidents », des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et de possibles crimes de génocide commis entre 1993 et 2003. Cette période couvre les deux guerres du Congo qui avaient impliqué jusqu’à neuf armées étrangères. Les troupes rwandaises et les rébellions qu’elles soutenaient sont de loin les plus citées dans ce rapport publié par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme en 2010. « Il y a d’autres rapports qui sont sorties qui disent tout à faire le contraire », assure le président Paul Kagame, sans les citer.

Guerre secrète

Le chef de l’État rwandais a également nié la présence de ses troupes dans l’est de la République démocratique du Congo. Selon un rapport du groupe d’experts de l’ONU sur l’embargo sur les armes et l’exploitation illégale des ressources daté de janvier 2021, l'armée rwandaise était présente en RDC entre fin 2019 et octobre 2020 et a mené « des opérations en violation du régime de sanctions » au Nord-Kivu. « Je demande aux Nations unies d’aller plus loin et de se poser la question de savoir pourquoi le Rwanda devrait se rendre en RDC alors que ce sont eux les responsables de cette situation », répond Paul Kagame avant de démentir : « Si nous y étions, ça ne serait pas un échec. Ça, je peux vous assurer qu’on n’échouerait pas à régler le problème des groupes armés ». RFI avait publié en avril 2020 une enquête en deux volets détaillant la guerre secrète menée par Kigali contre des groupes qui lui sont hostiles en RDC comme les rebelles hutus rwandais FDLR.

Pour Paul Kagame, l’échec du règlement de la crise de l’Est se situe à plusieurs niveaux, mais il l’impute notamment à la Mission des Nations unies au Congo (Monusco).  « Qu’avez-vous fait là pendant 24 ans ? Vous y allez pour régler un problème, que s’est-il passé », lance le président rwandais aux micros de RFI et France 24, avant d’ajouter : « C’est un énorme échec, c’est peu de le dire ! » Le chef de l’État rwandais semble encore s’interroger sur les dernières mesures prises par son allié, le président Félix Tshisekedi, au Nord-Kivu et en Ituri : « C’est une chose que de mettre en place l’état de siège, pour ma part, je le ferais aussi, mais je suivrais ça par des actions bien réfléchies et planifiés pour mener des actions concrètes et ne pas avoir le même problème au bout de cinq ans ou même un problème plus important. »

Des discussions sont en cours entre pays de la région des Grands Lacs pour mettre en place une stratégie visant à lutter contre les groupes armés étrangers présents dans l’est de la RDC. Interrogé sur l’opportunité de lancer des opérations conjointes avec l’armée congolaise, le président assure que « ce n’est pas à exclure ». « Ça dépend toujours de la situation au moment dit, il faut que les deux parties discutent pour voir si ça peut marcher, quelles sont les coûts d’une part, les avantages de l’autre et qu’une décision soit prise », a-t-il précisé avant d’ajouter sur ses relations avec le régime du président Tshisekedi : « La chose la plus importante ici, c’est qu’au moins, il y a cette ambiance qui nous permet de dialoguer et qui faisait défaut auparavant. »

Réactions nombreuses en RDC

En RDC, les réactions se sont multipliées ces dernières heures pour dénoncer une forme de mépris du président rwandais par rapport aux victimes de ces crimes. « En écoutant les propos de Paul Kagame, j’ai ressenti du dégoût et une grande douleur », confie Tatiana Mukanire, coordinatrice nationale du mouvement national des survivantes des violences sexuelles, créé par le docteur Denis Mukwege, le prix Nobel de la paix congolais. Elle-même a été violée par des membres d’une rébellion soutenue par Kigali. « C’est cracher sur la mémoire de toutes les victimes et leurs familles », explique-t-elle encore.

« Quel négationnisme ! Sans vérité et justice les relations sincères sont impossibles », lance le mouvement citoyen la Lucha qui appelle la présidence comme le gouvernement congolais à protester officiellement. « Ces propos du président Paul Kagame sont une insulte à la mémoire de nos morts, une insulte à tout le peuple congolais », renchérit Filimbi qui appelle aussi les autorités à ne pas rester aphones.

« Paul Kagame n’était jamais allé aussi loin dans sa façon de narguer les Congolais », s’indigne le député du Nord-Kivu Juvenal Munubo issu de la coalition gouvernementale, l’Union sacrée. C’est aussi l’avis de l’ancien candidat à la présidentielle et rival de Félix Tshisekedi, Martin Fayulu. Il estime que « les Congolais se font narguer en l’absence  d’un leadership légitime » et dit apporter un soutien total au docteur Denis Mukwege, lui aussi visé par le président rwandais. Même du côté du PPRD de Joseph Kabila, Patrick Nkanga rappelle que « la sincérité de nos relations ne peut être basée sur la négation de notre histoire récente ».

Ce sont notamment sur les réseaux sociaux que ces messages d’indignation se multiplient. Des messages d’interpellation aussi. Ce sont d’ailleurs les plus relayés, mais aucune autorité n’a jusqu’ici réagi au nom de la présidence ou du gouvernement.

Il y a quelques mois, l’ambassadeur rwandais en RDC, Vincent Karega, avait été accusé de négationnisme pour ses propos sur le massacre de Kasika imputé par l’ONU notamment à l’armée rwandaise. À l’époque, le porte-parole du gouvernement assurait que Kinshasa avait fait part de sa désapprobation.

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