Entretien Exclusif

Conflit au Tigré : pour le patriarche de Mekele «Abiy Ahmed marche dans les traces d’Issayas Afewerki»

Abune Isaias, patriarche de Mekele, dans la région du Tigré, en Ethiopie, le 24/05/2021.
Abune Isaias, patriarche de Mekele, dans la région du Tigré, en Ethiopie, le 24/05/2021. © RFI/Sébastien Nemeth

Depuis près de sept mois, la guerre touche le Tigré, région du Nord de l’Éthiopie. Le pouvoir fédéral a lancé une opération militaire dans la province, début novembre et le conflit s’est étendu. L’armée érythréenne a envoyé des milliers de soldats au Tigré et des miliciens d’ethnie Amhara ont pris le contrôle de larges zones. Les violences ont fait des milliers de morts. Des massacres ont été révélés et la situation humanitaire est plus que préoccupante. Dans un entretien exclusif à RFI, le patriarche de l’Église orthodoxe de Mekele s’est exprimé pour la première fois. Il lance un véhément appel à l'aide : « Je veux que mon peuple survive » 

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Depuis le début de la guerre du Tigré, certains reprochent aux leaders religieux éthiopiens de ne pas avoir suffisamment réagi. Il y a deux semaines, le chef de l’Église orthodoxe éthiopienne, Abune Mathias, a accusé le gouvernement de vouloir « détruire le Tigré ».

Notre envoyé spécial au Tigré, Sébastien Németh, a pu rencontrer Abune Isaias, patriarche de Mekele, le plus important diocèse de la province. Il explique que le pouvoir avait coupé les communications et que l’Église n’a donc pas pu faire entendre sa voix.

Dans un entretien exclusif, le patriarche de l’Église orthodoxe de Mekele s’est exprimé pour la première fois. À son tour, il a, lui aussi, des mots très durs contre Addis-Abeba.

Abune Isaias: Je n’ai jamais vu cela. Les crimes se succèdent les uns aux autres. Des églises sont détruites. Et c’est une guerre contre les Tigréens. Ils en ont après notre histoire et veulent tuer tout le monde. C’est un génocide. Ils veulent détruire les Tigréens et le Tigré… C’est le gouvernement fédéral qui nous attaque et qui donne les ordres. Résultat, nous avons été attaqués de toutes parts. Mais c’est Addis-Abeba qui est d’abord responsable. Je suis tellement triste. J’aurais préféré mourir que de voir cela. Dieu en a décidé autrement. Mais je me demande encore pourquoi je suis toujours vivant.

RFI: Est-ce qu’on est dans une guerre de revanche pour l’époque où les Tigréens étaient eux-mêmes au pouvoir ?

Les Tigréens sont courageux, travailleurs. Nos valeurs sont fortes comme des pierres. Et certains sont jaloux de cela. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas diriger l’Éthiopie comme ils le voulaient. Donc, ils veulent détruire le Tigré pour contrôler le pays comme bon leur semble. Les Tigréens eux ne chercheront pas à se venger. Ce n’est pas notre mentalité. Mais quand il s’agit de défendre notre liberté, nous n’arrêterons jamais. Si on y touche, nous tenterons de la préserver quoi qu’il arrive.

Je pense que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Issayas Afewerki veulent juste éliminer quiconque les empêchera de posséder le pouvoir. Ils veulent devenir des rois.   

L’Érythrée s’est battue pour sa liberté et a obtenu son indépendance. Mais ensuite, Issayas Afewerki a tué les intellectuels, les gens ont fui le pays. Il a fait ça pendant 30 ans, en restant au pouvoir. Il apprend à Abiy Ahmed les mêmes choses. Le Premier ministre éthiopien marche dans les traces d’Issayas Afewerki.

Comment sortir de ce conflit ? Est-ce que l’Église peut jouer un rôle de médiateur comme ça s’est vu dans d’autres pays d’Afrique notamment ?

Nous sommes tous égaux au regard de Dieu. Quand votre frère meurt, vous devez réagir. Donc, le monde doit faire quelque chose immédiatement. Pourquoi la communauté internationale reste silencieuse ? Écoutez notre voix, aidez-nous.

Notre Église a tenté de parler, mais le gouvernement fédéral n’écoute pas. Dans le passé, quand quelqu’un arrivait au pouvoir, il recherchait la bénédiction de l’église. Mais les leaders d’aujourd’hui ne sont intéressés que par leur propre pouvoir.

Je ne crois plus que les Tigréens soient encore Éthiopiens. Il y a eu tellement de destructions et de meurtres. On veut les réduire en esclavage.

Il y a des vols, des meurtres, les gens meurent de faim. Mon peuple ne dort plus, car il a peur de se faire tuer à tout moment. Donc, il faut agir immédiatement. Je demande aux forces érythréennes et Amhara de quitter le Tigré. Je demande au monde de nous entendre. Je veux que mon peuple survive.

Je n’ai jamais vu cela. Les crimes se succèdent les uns aux autres. Des églises sont détruites. C’est une guerre contre les Tigréens. Ils en ont après notre histoire et veulent tuer tout le monde. C’est un génocide […] Il faut agir immédiatement. Je demande aux forces érythréennes et Amhara de quitter le Tigré. Je demande au monde de nous entendre.

Abune Isaias, Patriarche de Mekele

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