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Éthiopie: une situation humanitaire critique avec la guerre dans le Tigré

Camp de déplacés installé dans l’école secondaire Mayweni, à Mekele. Mai 2021.
Camp de déplacés installé dans l’école secondaire Mayweni, à Mekele. Mai 2021. © RFI / Sébastien Németh

Depuis novembre, l’armée fédérale éthiopienne a lancé une opération militaire de grande ampleur contre le TPLF, le pouvoir de la province du Tigré à la frontière avec l’Érythrée. Les violences continuent et la situation humanitaire ne cesse de s’aggraver : 5,2 millions de personnes sont dans le besoin selon l’agence humanitaire onusienne OCHA. C’est 700 000 de plus que début mai. Les humanitaires n’arrivent pour l’instant pas à suivre alors que les besoins ne cessent d’augmenter.

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De notre envoyé spécial de retour du Tigré,

À Mekele, la capitale du Tigré, les gens s’entassent à plusieurs dizaines, voire centaines, par salle dans l’école secondaire Mayweni. Les déplacés affluent de partout, le site est saturé. Parmi ces naufragés du conflit, Tesfaye Bahnou aide à coordonner l’aide. « Nous avons reçu un peu d’aide d’organisations internationales et locales. Mais ce n’est pas assez. On manque de nourriture. On voit des bébés qui ont faim, des enfants dorment par terre, car il n’y a plus de place. Tout ça brise le cœur. »

À cause de la saturation, l’école primaire voisine a été, à son tour, transformée en camp de déplacés. En une semaine, plus de 5 000 personnes sont venues s’y entasser dans une hygiène déplorable.

Camp de déplacés installé dans l’école secondaire Mayweli, à Mekele. Mai 2021.
Camp de déplacés installé dans l’école secondaire Mayweli, à Mekele. Mai 2021. © RFI / Sébastien Németh

Hadoush vient de Humera, dans l’Ouest. Il explique que le nouveau camp « manque de tout. Hier, une femme en train d’accoucher est morte, car il n’y avait pas d’ambulance. Ma ville a été attaquée par des miliciens Amharas. Quand j’ai vu des femmes enceintes se faire poignarder, j’ai pris ma famille et j’ai fui sans rien emporter. »

À Mekele, un camp pouvant abriter 19 000 personnes est en construction et la situation dans la capitale du Tigré est probablement la moins préoccupante.

Camps saturés

À Shire, dans le centre du Tigré, des milliers de personnes fuient l’Ouest sous la pression des miliciens Amharas et de l’armée érythréenne. Elle aussi transformée en site de déplacés, l’école Emba Dansu est depuis longtemps débordée. Hagos a fui sa ville de Sheraro. Il est arrivé au camp il y a moins d’une heure et ne pourra pas rester. « Il y a trop de monde, dit-il. Je n’ai pas le choix. Je vais prendre le risque de retourner chez moi. Là-bas, les Érythréens tabassent les gens, kidnappent des jeunes qu’on ne revoit jamais. La ville s’est vidée. Je serais plus en sécurité ici, mais il n’y a pas de place. »

►À lire aussi : Conflit en Éthiopie: le retrait des soldats érythréens est-il possible ?

Pourtant, les humanitaires ne cessent d’augmenter leurs capacités. En plus des agences onusiennes, 32 ONG sont actives au Tigré au lieu des 17 avant la guerre. Près de 1 850 employés humanitaires hors ONU sont sur le terrain. Mais les besoins sont trop importants et les fonds manquent. OCHA demande 853 millions de dollars pour financer l’aide jusqu’à décembre. Il en manque 500, dont 200 uniquement pour tenir jusqu’à juillet.

Shire dans l’Ouest du Tigré en Ethiopie est débordé par l’afflux de déplacés venant de l’Ouest. Ces gens fuient la pression des miliciens Amharas et des forces érythréennes. Ils s’entassent dans des camps de déplacés saturés comme là celui de Emba Dansu.
Shire dans l’Ouest du Tigré en Ethiopie est débordé par l’afflux de déplacés venant de l’Ouest. Ces gens fuient la pression des miliciens Amharas et des forces érythréennes. Ils s’entassent dans des camps de déplacés saturés comme là celui de Emba Dansu. © RFI/ Sébastien Németh

La famine menace

Dans son champ, Haleka Solomon pousse, encourage et fouette ses bœufs pour qu’ils tirent la charrue plus vite. La peur au ventre, l’agriculteur travaille d’arrache-pied en espérant récolter en octobre. Il explique que les Érythréens ont mangé ses vaches. « Des tanks ont écrasé toutes mes cultures. Les militaires sont venus trois fois m’accuser d’être du TPLF et me tabasser. Alors quand j’en vois passer, je m’assois et j’attends. Je suis terrorisé, mais je ne m’enfuis pas sinon ils pourraient croire que je suis un rebelle. »

L’homme représente la crise à venir. Des fermiers ont été tués, leur matériel cassé, leur bétail mangé ou volé. Résultat : la récolte s’annonce catastrophique et le Tigré pourrait tomber dans la famine après les pluies de juillet.

►À lire aussi : Reportage - Tigré: un massacre commis par des soldats érythréens à Goda

Depuis février, 184 000 enfants de moins de cinq ans avaient été identifiés comme cas de malnutrition. Depuis, des dizaines de personnes sont mortes de faim. Kassanet est venu à l’hôpital d’Adigrat pour faire soigner son bébé. « Certains fermiers du village soutiennent les rebelles, explique la jeune femme. Les Érythréens leur ont ordonné de ne pas planter. On aura donc une récolte très faible. Pratiquement personne n’est aux champs en ce moment », indique-t-elle en donnant le sein à son bébé. Dans l’immédiat, plus d’un million de personnes réparties dans 250 000 fermes doivent recevoir des lots de semences d’urgence (céréales, légumes, fruits) ainsi que des fertilisants. On est encore loin du compte. Pour les humanitaires, seul un arrêt du conflit pourrait permettre une amélioration de la situation.

Service d'accueil pour les enfants souffrant de malnutrition, à l'Hôpital public général d’Adigrat, dans la région du Tigré, en Ethiopie. Mai 2021.
Service d'accueil pour les enfants souffrant de malnutrition, à l'Hôpital public général d’Adigrat, dans la région du Tigré, en Ethiopie. Mai 2021. © RFI/ Sébastien Németh

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