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Premier scrutin législatif depuis l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed, l'Éthiopie divisée

Addis Abeba, le 20 juin, préparation d'un bureau de vote pour le scrutin législatif du 21 juin en Éthiopie.
Addis Abeba, le 20 juin, préparation d'un bureau de vote pour le scrutin législatif du 21 juin en Éthiopie. AP - Ben Curtis

Elles étaient à l’origine prévues en août 2020. Finalement après deux reports, l’Éthiopie organise ce lundi des élections législatives. Premier scrutin depuis 2018 et l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed. Plus de 37 millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour choisir leurs parlementaires régionaux et fédéraux. Mais la situation du pays inquiète.

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Avec notre correspondant régional, Sébastien Nemeth

La province du Tigré, dans le nord du pays, connait depuis novembre une guerre sanglante entre l’État central et l’ancien pouvoir régional. D’autres régions sont aussi secouées par des violences, notamment tribales. Une partie des circonscriptions ne pourront pas voter pour raison sécuritaire ou techniques. Ce vote est un test pour le Premier ministre Abiy Ahmed puisqu’il est censé représenter la renaissance démocratique de l’Éthiopie. Un renouveau voulu par Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019, qui à son arrivée au pouvoir, avait lancé de profondes réformes, libéré les prisonniers politiques, permis le retour des exilés, fait la paix avec l’Érythrée, etc.

Avec cette élection, Abiy Ahmed veut obtenir le vote populaire pour asseoir sa légitimité. Mais la situation n’est pas si simple. De profondes fractures sont apparues. Wassihun Gebreegziabher, professeur à l’université de Welkite, n’a pas une vision très engageante du scrutin.

« Je m’attends au pire. La situation politique est devenue très compliquée, la sécurité est fragile, beaucoup de régions subissent des conflits, et le parti au pouvoir a déjà perdu sa légitimité aux yeux des Éthiopiens. Beaucoup d’opposants sont en prison. Tout cela montre que ce vote ne sera pas important pour la communauté et que seul le pouvoir en bénéficiera. »

Un cinquième des circonscriptions ne pourra pas voter

Car l’Ethiopie a été rattrapée par ses démons et plusieurs régions ont sombré dans la violence. On ne votera pas dans environ 1/5e des circonscriptions : pas d’élection au Tigré à cause de la guerre ; pas d’élection dans une partie de la région Benisangul-Gumuz et l’ouest de l’Oromia à cause des violences communautaires ; pas de vote dans les régions Somali et Harari à cause d’un problème d’impression des bulletins de vote. Une sorte de scrutin de rattrapage est prévu le 6 septembre, mais tout le monde ne sera pas concerné.

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« C’est peut-être la première véritable élection, poursuit cependant le professeur Melisew Dejene, de l’université d’Awassa, qui préfère néanmoins garder une vision optimiste, notamment si on compare aux scrutins précédents. Voir des partis d’opposition proposer un programme est complètement nouveau. Désormais même les médias publics organisent des débats politiques en direct. »

Des progrès mais des avancées ternies par la répression du pouvoir contre l’opposition

Il y a eu des vagues d’arrestations contre des leaders politiques dont certains sont accusés de terrorisme. Résultat, plusieurs grands mouvements ont décidé de boycotter, comme l’OFC. « Il y a un rétrécissement de l’espace politique, nous explique l'un des leaders de l'OFC, Merera Gudina. Nos bureaux ont été fermés. Il y a deux ans, nous en avions plus de 200. Il n’en reste que trois. Des leaders politiques, plusieurs centaines d’entre eux à travers la région Oromia, sont en prison. On atteint plusieurs milliers si on compte les militants incarcérés. On s’attendait à mieux. Il y a trois ans, on était beaucoup plus optimistes. Mais le gouvernement nous a pratiquement déclaré la guerre. Il y a un an on arrivait à mobiliser des millions de personnes. Le pouvoir a paniqué et il nous a simplement expulsés du jeu politique. »

Avec l’absence de figures politiques et le boycott de certains partis, on a donc une compétition limitée. Le parti de la prospérité du Premier ministre part grand favori. Abiy Ahmed devrait être reconduit.

Ses principaux adversaires seront le parti EZeMa et Balderas. Balderas dont le leader, Eskinder Nega est en prison. Néanmoins le mouvement participera. Même si Geletaw Zeleke, un de ses candidats, émet de fortes réserves.

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« Les observateurs de l’Union européenne ont estimé que les standards internationaux n’étaient pas atteints, nous explique Geletaw Zeleke. Nous faisons les mêmes conclusions. Donc nous avons des craintes. Nous pensons que l’Éthiopie n’est pas prête à organiser des élections pour l’instant. Est-ce qu’il y a des pays qui organisent des scrutins alors qu’ils sont divisés sur la Constitution elle-même ? »

Un vote très attendu, mais qui aura ses limites donc car même si le scrutin est pacifique, il ne réglera pas les profondes divisions politiques et sociales du pays. Dans ce contexte, une partie de la population risque d’avoir des doutes sur la légitimité du vote.

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