Foire d’art 1-54: Les «gris-gris tissés» du Malien Ange Dakouo

« Power » (2020, 150 x 154 cm), « gris-gris tissé » de l’artiste malien Ange Dakouo, présenté par la LouisSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris.
« Power » (2020, 150 x 154 cm), « gris-gris tissé » de l’artiste malien Ange Dakouo, présenté par la LouisSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris. © Siegfried Forster / RFI

La philosophie de son travail ? Arriver à une société harmonieuse. Ange Dakouo figure parmi les artistes à découvrir d’urgence à la Foire d’art internationale dédiée à l’art contemporain africain et à la diaspora africaine qui a ouvert ses portes chez Christie’s à Paris. Jusqu’au 10 avril, 23 galeries des continents africain et européen présentent à 1-54 une cinquantaine d’artistes.

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Né en 1990 en Côte d’Ivoire sous le nom de Losso Marie-Ange Dakouo, Ange Dakouo vit et travaille à Bamako, le pays d’origine de ses parents. Après un Master au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia de la capitale malienne, il fait aujourd’hui partie des artistes montants du Mali. Au-delà de sa présence au 1-54, il a d’ores et déjà été sélectionné à la Biennale du Congo en 2022 et aux côtés d’Abdoulaye Konaté et Seydou Camara à la très prestigieuse Documenta 15 à Kassel en 2022. Entretien.

RFI : Vous êtes souvent décrit comme un artiste engagé. De quelle sorte d’engagement s’agit-il ?

Ange Dakouo : Je suis engagé, parce que j’aborde des thèmes liés à la société. Mon travail fait allusion à tout ce qui est lié à la recherche de l’harmonie dans la société. Mon travail est aussi inspiré des amulettes des chasseurs traditionnels au Mali qu’on appelle les Dozos.

Vous faites également partie du Collectif Tim’Art à Bamako. Quelle est la raison d’être de ce collectif d’artistes ?

C’est un collectif d’artistes plasticiens regroupant une dizaine d’artistes. La raison d’être est de faire la promotion de l’art en général et des arts usuels de manière spécifique. Cette promotion est nécessaire, parce que nous vivons dans un environnement où l’art est souvent méconnu au sein de cette population. Nous essayons de conscientiser d’une part et d’amener les uns et les autres à comprendre le contexte de l’art et de ce que nous faisons. Nous souhaitons de les amener à comprendre les messages que comportent nos créations.

Détail de « La Marche 1 » (2020, 148 x 118 cm), « gris-gris tissé » de l’artiste malien Ange Dakouo, présenté par la LouiSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris.
Détail de « La Marche 1 » (2020, 148 x 118 cm), « gris-gris tissé » de l’artiste malien Ange Dakouo, présenté par la LouiSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris. © Siegfried Forster / RFI

Parmi vos œuvres (dont les prix oscillent entre 2 000 et 4 000 euros) accrochées sur le stand de la galerie ivoirienne LouiSimone Guirandou à la foire 1-54, beaucoup portent le titre La marche. Et vous évoquez souvent la liaison très forte entre vos œuvres et la confrérie de chasse Dozo.

L’année de mes fins d’études au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia de Bamako, j’avais proposé comme thème de mon mémoire un travail sur les chasseurs traditionnels. J’étais réellement bluffé par les costumes de ces chasseurs. Ils ont un costume particulier, un costume chargé d’amulettes. J’ai essayé de comprendre le sens propre de ces amulettes, destinées à protéger la personne qui les porte. Ensuite, mon intention est de transcender le sens de ces amulettes en les emmenant dans mon travail. Dans mes pièces, ces amulettes représentent en fait des individus. Ce sont des personnes censées se protéger et protéger les autres, pour enfin arriver à une société harmonieuse. C’est ça la philosophie de mon travail.

Que signifient les points rouges disséminés dans vos installations tissées ?

Dans la plupart de mes œuvres, il y a ces points rouges, c’est comme des moments d’alerte. Ils sont là pour nous faire savoir que, à chaque fois que nous allons entreprendre cette quête vers une société bonifiée, nous serons toujours confrontés à des obstacles. Ce sont ces obstacles qui sont mentionnés par ces points rouges : « Faites gaffe, il y a des problèmes ». Et face à ces problèmes, nous devons être forts et prendre conscience qu’on ne doit pas baisser les bras, mais y faire face et les surmonter obligatoirement afin d’aboutir à l’objectif.

Vous donnez à vos œuvres aussi le nom de « gris-gris tissés ». Quelle technique employez-vous pour arriver à ces installations-costumes-tapis-toiles intensément élégants, fluides et mystérieux ?

C’est d’abord un travail de récupération, parce qu’ils sont faits à base de cartons, de papier journal et de fils de coton. À partir de ces matériaux, je conçois ces gris-gris individuels. Une fois conçu et tissé, cela se transforme en toile. Pour cela, je les ai appelées « gris-gris tissés ».

L’utilisation du papier journal est un hommage à mon père, parce que je suis fils d’un imprimeur. Chaque fois quand il est rentré à la maison, il nous a apportés des journaux. Et je souhaite véhiculer des messages à la manière de la presse.

Vue des œuvres de l’artiste malien Ange Dakouo, présentées par la LouiSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris.
Vue des œuvres de l’artiste malien Ange Dakouo, présentées par la LouiSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris. © Siegfried Forster / RFI

Les Tisseurs de Liens et Demain sera meilleur étaient intitulées deux de vos précédents expositions. Dans votre conception très optimiste de l'art, vos œuvres ne sont pas seulement des œuvres, mais peut-on dire qu'il s'agit d'une création de futurs membres d’une future société idéale ?

Exactement, une société idéale, c’est le but recherché.

Les couleurs de vos œuvres sont d’une profondeur impressionnante. Quelle signification se cache derrière ?

Je parlais des points d’alerte rouges, par contre, la toile toute en rouge est intitulée Power. Car il faut retrouver l’énergie, se ressourcer, chaque fois quand on est face à un problème. Les symboliques des couleurs expriment les différents moments de nos vies. Le blanc et le bleu sont des moments plutôt paisibles. Le blanc tout seul est un moment de pureté et de tranquillité. Une sorte d’harmonie totale. Quant au noir, il représente des moments de troubles, de déséquilibre, des moments où l’on doit se battre pour rééquilibrer la situation.

Vous évoquez des difficultés, des obstacles, vous vivez et travaillez dans un environnement pas facile. Y a-t-il des galeries, des acheteurs, un marché de l’art à Bamako ? Quelle est votre situation en tant qu’artiste ?

La situation dans le pays est toujours compliquée pour les artistes. Au Mali, il n’y a pas vraiment de galeries spécialisées dans les différentes foires internationales. On se sent obligé de collaborer avec d’autres galeries à l’extérieur pour avoir de la visibilité, faire promouvoir notre travail et percer dans l’art. Personnellement, je suis à un stade où je n’ai pas à me plaindre, parce que je vis de mon travail depuis quelques années. Personnellement, je m’en sors.

Détail de « La Marche 4 » (2020, 103 x 100 cm), « gris-gris tissé » de l’artiste malien Ange Dakouo, présenté par la LouiSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris.
Détail de « La Marche 4 » (2020, 103 x 100 cm), « gris-gris tissé » de l’artiste malien Ange Dakouo, présenté par la LouiSimone Guirandou Gallery à 1-54, chez Christie’s à Paris. © Siegfried Forster / RFI

 1-54, Foire d’art dédiée à l’art contemporain africain et à la diaspora africaine, du 7 au 14 avril chez Christie’s à Paris. Les visiteurs pourront aussi regarder et acquérir les œuvres en ligne sur artsy.net/1-54.

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