Conflit en Éthiopie: «J'étais une voix critique à l'intérieur de l'administration», dit Gebremeskel Kassa

Gebremeskel Kassa, lors d'une interview au média Rubana.
Gebremeskel Kassa, lors d'une interview au média Rubana. © Rubana

C'est un témoignage rare, celui de l'ancien chef de cabinet de l'administration du Tigré pendant la guerre, le gouvernement intérimaire de la province nommé par les autorités fédérales éthiopiennes pendant les opérations militaires visant à déloger les autorités rebelles du TPLF. Gebremeskel Kassa vit aujourd'hui en exil, après avoir fui son pays. Son histoire est celle d'un jeune éthiopien d'origine tigréenne, enrôlé par l'administration fédérale et entraîné dans le cauchemar d'une guerre fratricide.

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Ça aurait pu être l'histoire banale d'un jeune et brillant étudiant faisant carrière dans l'administration. Mais le sort en a décidé autrement pour Gebremeskel Kassa, né dans le Tigré en 1986. Diplômé en archéologie, ayant gravi les échelons de l'université d'Axoum puis de l'administration de la capitale Addis-Abeba, il a eu le malheur d'être contemporain d'une guerre civile dans son pays natal.

Mais Gebremeskel Kassa dit n'avoir pas voulu cotiser à la haine entre les peuples d'Éthiopie. Il a refusé d'être enrôlé par le parti dirigeant le Tigré, après avoir gouverné le pays pendant 17 ans, le TPLF. Pour lui, le bras de fer que ce dernier avait engagé avec les autorités fédérales en 2020 était dangereux, trop dangereux. Il s'est donc engagé dans le parti du nouveau Premier ministre Abiy Ahmed, le Parti de la prospérité, au nom des Tigréens, pour faire valoir leurs intérêts sans risquer l'affrontement.

Mais très vite, au sein du Parti, les nationalistes, notamment Amharas, poussent à la guerre, suivis par le Premier ministre, pourtant prix Nobel de la Paix, dit-il. Pourtant Gebremeskel Kassa ne renonce pas au rôle qu'il s'est donné : une fois la guerre déclarée, il accepte de se rendre dans le Tigré pour, pense-t-il, restaurer l'ordre civil, alors que les opérations militaires sont encore en cours. Et c'est alors que son cauchemar commence.

Une guerre décidée en amont

Gebremeskel Kassa s'est confié longuement à Léonard Vincent depuis son lieu d'exil. Il a raconté son engagement, les préparatifs de la guerre sous la pression des membres amharas du parti du Premier ministre. Et il a évoqué son arrivée difficile, en avion, dans le Tigré pour administrer les territoires soi-disant « libérés », quelques semaines après le début de la guerre, après avoir été refoulé une première fois, sous la menace.

C'était le 28 novembre 2020. Nous sommes arrivés à Shire tôt le matin. Nous avons alors vu des milliers de soldats érythréens dans la ville. Ils étaient en train de détruire toutes sortes d'infrastructures. Nous nous sommes alors adressés au commandement de l'armée éthiopienne pour savoir ce qui se passait, et qui étaient ces soldats. Ils nous ont dit de rester calmes. Nous leur avons dit que c'était des troupes ennemies qui étaient en train de détruire des infrastructures publiques et privées, de violer des jeunes filles et des femmes, de piller, et tout cela en plein jour.

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L'ancien chef de cabinet de l'administration du Tigré révèle aussi que, contrairement à ce que répète le gouvernement éthiopien, la guerre contre les Tigréens était décidée depuis longtemps lorsqu'elle a éclaté, le 4 novembre 2020. Lui-même l'a appris au cours d'une réunion houleuse du Parti de la prospérité, une dizaine de jours avant le déclenchement des hostilités.

Les membres amharas du Parti de la prospérité ont exercé une très forte pression sur la réunion et sur le Premier ministre. Ils exigeaient qu'une action militaire soit engagée contre le TPLF, comme cela avait été fait contre l'État régional Somali quelques temps plus tôt.

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« L'armée fédérale éthiopienne a participé aux crimes de guerre »

Gebremeskel Kassa raconte notamment son arrivée dans le Tigré au début de la guerre, son impuissance d'administrateur civil face aux militaires, sa découverte des crimes commis par l'armée érythréenne et l'armée éthiopienne, dont certains soldats étaient tourmentés par la situation, selon lui.

Je sais qu'il y avait quelques soldats qui étaient très tristes et en colère contre le gouvernement éthiopien. Ils m'ont dit qu'ils étaient supposés faire respecter la loi, mais que leurs ordres étaient de ne pas entrer en conflit avec les Erythréens.

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