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Entretien

Haïti: «L’annonce de la réouverture des usines textiles est aussi surprenante que celle de leur fermeture»

Les usines avaient fermé dès l'apparition des premiers cas de coronavirus, le 19 mars 2020.
Les usines avaient fermé dès l'apparition des premiers cas de coronavirus, le 19 mars 2020. HECTOR RETAMAL / AFP

Alors que le pays compte officiellement 41 malades confirmés du Covid-19 et trois décès sur un peu plus de 450 tests effectués, le Premier ministre haïtien Joseph Jouthe a ordonné la réouverture des usines textiles. Frantz Duval, le rédacteur en chef du journal haïtien Le Nouvelliste, livre son analyse.

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RFI : Pourquoi ce revirement de l’exécutif concernant les usines textiles ?

Frantz Duval : Il faut dire que l’annonce faite mercredi par le Premier ministre Jospeh Joute concernant la réouverture des usines est aussi surprenante que l’était celle du président Jovenel Moïse pour décréter leur fermeture [le 19 mars, dès l’apparition des premiers cas, ndlr]. À la différence que lors de la première annonce présidentielle, les propriétaires des usines et les syndicats n’avaient pas été informés ni consultés. Cette fois, c’est justement sous la pression des propriétaires des usines qui avaient des commandes en cours, mais aussi sous la pression des ouvriers qui avaient perdu leur travail du jour au lendemain dans un pays sans assurance chômage, que le gouvernement a décidé que les usines reprenaient leur activité. À partir de lundi, les usines recommenceront à produire. Près de 60 000 emplois directs sont concernés et quatre à cinq fois plus d’emplois indirects. Parce que quand les usines fonctionnent, tout un écosystème autour fonctionne également. Ça va du transport à la nourriture.

On remet pourtant les gens au travail à un moment particulier : l’Organisation panaméricaine de la santé met en garde contre les risques de propagation du Covid-19 dans les Caraïbes. Jusqu’à présent, les Caraïbes sont en décalage par rapport à d’autres pays qui sont frappés de plein fouet par le virus. Dans ce contexte, le Premier ministre haïtien fait le choix de l’économie. Les usines ont fait la promesse de rendre possible la distanciation sociale. Elles ne feront pas travailler tous les employés en même temps. Des masques et des gants seront distribués, les gestes barrières respectés. Ce sont pour l’instant des promesses. Nous verrons si elles seront tenues.

Que produisent ces usines textiles ?

Elles produisent des pièces pour le marché américain. Se sont des usines de la sous-traitance, notamment pour la production de sous-vêtements et de t-shirts. Elles reçoivent des tissus pré-coupés, les rassemblent et les exportent.

Donc à partir de lundi, les usines finaliseront les commandes dont la fabrication avait été interrompue par l’ordre présidentiel de fermer les entreprises. Ensuite, la majorité de ces usines doivent officiellement se lancer dans la fabrication de masques et d’équipements de protection pour le secteur hospitalier.

Pour produire des masques, il faut de la matière première, c’est-à-dire un tissu spécifique. Est-ce que les usines en disposent ?

Certaines usines fabriquaient déjà des masques pour le milieu hospitalier. Ces usines avaient par ailleurs déjà été autorisées à reprendre leur production. En revanche, la majorité de ces usines ne sont pas spécialisées dans ce secteur. Il va donc falloir une petite réorganisation, et surtout il va leur falloir ce tissu spécifique pour produire les masques chirurgicaux qui n’est évidemment pas le même utilisé pour fabriquer un chemisier.

Tous les tissus utilisés par la sous-traitance en Haïti sont importés, depuis la République dominicaine où depuis un pays plus lointain, comme la Corée su Sud. L’acheminement de la matière première devrait en principe rester possible. Notamment via les ports haïtiens qui sont opérationnels où alors par la route depuis la République dominicaine voisine. Les filières d’approvisionnement sont assez bien rodées. Je pense qu’il n’y aura pas plus d’une ou deux semaines de retard pour que le tissu arrive en Haïti.

En parlant de masques : le président avait annoncé lundi une distribution massive de masques à la population dès ce mercredi, notamment dans les marchés publics. Cette annonce a-t-elle était suivie de faits ?

Non pas pour le moment. Le Premier ministre a fait une deuxième annonce hier qui a surpris tout le monde : alors que lundi, Jovenel Moïse avait annoncé que le Premier ministre allait distribuer mercredi trois millions de masques, ce même mercredi le chef du gouvernement a déclaré qu’à peine 10% de ces masques étaient actuellement disponibles et donc qu’il ne disposait pas encore de masques pour les distribuer. Pourtant le gouvernement conseille à tous les Haïtiens le port du masque et donc de s’en procurer ou au moins de se couvrir la bouche et le nez par un foulard afin de se protéger et protéger les autres du virus.

Les gangs criminels ont encore fait parler d’eux à Port-au-Prince...

Oui, d’abord parce que le Premier ministre a fait encore une autre annonce lors de sa conférence de presse hier qui a créé la surprise en déclarant qu’il parlait avec des chefs de gang dont il a même donné les noms. Joseph Joute leur avait recommandé de déposer les armes et de prendre contact avec la Commission de désarmement que l’État haïtien a mis sur pied. Tout le monde a été étonné par le ton employé par le Premier ministre pour parler de cette affaire alors que les gangs ont semé la terreur ces derniers jours.

Dans le sud de la capitale, un gang est actuellement assiégé par la police dans son fief, Village-de-Dieu [un quartier sensible de Port-au-Prince, ndlr]. Ce gang, qui ne peut donc pas sortir de son fief, a commis des tueries à deux reprises, l’une le dimanche de Pâques, l’autre lundi soir, en tirant sur tout ce qui bougeait sur la Route Nationale #2 qui relie Port-au-Prince aux départements du sud du pays. Il y a eu des morts, selon le juge de paix, ainsi que des blessés. Le Nouvelliste y avait consacré un article intitulé «Le carnage de Pâques ».

Mais il y a eu aussi une action d’un gang rival qui a infiltré Village-de-Dieu ce qui provoque depuis mardi soir des affrontements avec le gang de ce quartier. Ces affrontements se sont également soldés par des morts et des blessés. Il est difficile d’en connaître le chiffre exact. Village-de-Dieu est en état de siège et personne ne peut s’y rendre pour compter ni les cadavres, ni les blessés.

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