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Série: paroles d'infirmiers

Ingread, infirmière en Haïti: «Beaucoup d’Haïtiens sont dans le déni»

Lors d'une campagne de sensibilisation au danger du Covid-19 dans les rues de Port-au-Prince, le 15 mars 2020.
Lors d'une campagne de sensibilisation au danger du Covid-19 dans les rues de Port-au-Prince, le 15 mars 2020. REUTERS/Andres Martinez Casares
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Les infirmiers sont en première ligne face au coronavirus. De l'Europe en Amérique en passant par l'Afrique et le Moyen-Orient, RFI leur donne la parole. Ingread, 25 ans, travaille dans un hôpital privé du sud d’Haïti. Alors que le nombre de cas de Covid-19 est encore officiellement limité, elle s’interroge sur la capacité de son pays à réagir en cas d’accélération de l’épidémie.

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Ingread n’a pas attendu les premières déclarations officielles des autorités haïtiennes pour s’intéresser au Covid-19. Avant de rejoindre la maternité d’un hôpital du département du Sud il y a un an et demi, l’infirmière de 25 ans avait passé quelques temps dans un service de maladies infectieuses. Elle était donc sensibilisée aux risques d’une telle pandémie. « Le nouveau coronavirus est assez vite devenu une source de discussions entre collègues, dès le mois de janvier, nous explique-t-elle. Mais nous avons vraiment commencé à nous alarmer lorsque la situation s’est aggravée en Italie, en comparant leurs infrastructures aux nôtres. En Haïti, nous savons très bien que nous ne sommes pas équipés pour faire face ». 

Le 19 mars, le président Jovenel Moïse, dans une adresse à la nation, annonce que deux premiers cas de Covid-19 ont été enregistrés en Haïti. Il décrète l'état d’urgence sanitaire et d’autres mesures drastiques, au moins sur le papier. Au lendemain de cette allocution, l’hôpital d’Ingread commence à s’organiser, car il sera l’un des centres de traitement des patients Covid-19. Un bâtiment dédié est en cours de construction. Une procédure est mise en place pour le triage des malades et le dépistage. Dans cet hôpital privé, qui reçoit de nombreux patients, le premier objectif est de diminuer l’affluence. « On a annulé certains rendez-vous et on a fait en sorte de ne recevoir que les urgences. Les salles d’attente ont été désengorgées. On a aussi mis en place une prise de température à l’entrée de l’établissement », détaille Ingread. Elle souligne que son hôpital, qui reçoit des fonds de différents partenaires, est « assez bien équipé pour Haïti ». La situation, selon elle, est tout autre dans les établissements publics.  

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« Le plus dur a été de trouver des masques » 

À ce jour, l’hôpital n’a accueilli aucun cas confirmé de Covid-19, uniquement des cas suspects. C’est en maternité, le service dans lequel Ingread travaille, que le premier a été détecté. « C’était bouleversant, raconte-t-elle. Avec mon expérience dans un service de maladies infectieuses, je savais bien quel type de masque il fallait porter pour se protéger. Le principal problème a été d’en trouver. Nous, on n’avait le droit qu’à des masques chirurgicaux. Quand notre chef de service a voulu faire l’acquisition de FFP2, l’administration n’a pas accédé à sa demande, car ces masques étaient réservés aux médecins au contact de cas confirmés de Covid-19. Finalement, on en a obtenu ».  

La jeune infirmière tente de protéger ses proches le plus possible. « Je me lave les mains et le visage très souvent, détaille-t-elle. Entre collègues, on se salue désormais via les coudes ou les pieds. Mon téléphone est placé dans une poche plastique. J’ai placé un seau et du savon à l’extérieur de chez moi pour me laver les mains avant de rentrer. On a versé du chlore sur un tapis pour que j’y passe mes chaussures utilisées à l’hôpital. Ensuite, je retire mes vêtements, je me douche et je place mon uniforme dans un sac ». Si un cas est confirmé dans son hôpital, Ingread a décidé qu’elle ne verrait plus sa famille, par mesure de précaution.

Comme une grande partie du personnel soignant, elle déplore que de nombreux Haïtiens sous-estiment la gravité de la pandémie, jusqu’à remettre en cause son existence. « Vu la manière dont le dépistage est réalisé, je pense qu’il y a beaucoup plus de cas positifs que ce que disent les chiffres officiels », commente-t-elle. « Beaucoup d’Haïtiens sont dans le déni. Certains estiment que c’est une rumeur du gouvernement pour obtenir de l’aide internationale. De plus, des patients qui ont des symptômes apparentés au Covid-19 préfèrent rester chez eux plutôt que de se rendre à l’hôpital, de peur d’être stigmatisés ».

« Choisir entre mourir du Covid-19 ou mourir de faim »

En cas d’accélération de la pandémie en Haïti, « le scénario n’est pas très rassurant », ajoute Ingread. Elle souligne que de nombreux Haïtiens souffrent de diabète ou d’hypertension, deux facteurs aggravants de la maladie. Les respirateurs manquent, tout comme les soignants formés à leur utilisation. « Avec les structures que nous avons, nous ne pourrons pas soigner les patients qui présentent des formes sévères », conclut-elle. 

Selon elle, la distanciation sociale est impossible en Haïti. « Certaines maisons n’ont pas l’eau courante. Les infrastructures de base pour favoriser le lavage des mains n’existent pas, explique-t-elle. Comment demander à une population qui gagne moins de 2 dollars par jour de rester chez elle ? Donc, quand le stade épidémique sera là, nous ne pourrons pas appliquer ces mesures drastiques. Les gens vont choisir entre mourir du Covid-19 ou mourir de faim ».

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