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Série: paroles d'infirmiers

Juan Sebastian, infirmier à Bogota: «J'ai pensé à la démission, mais la situation est critique»

Comme dans beaucoup de pays du monde, le personnel soignant à Bogota est salué pour son travail lié à la pandémie de coronavirus, le 24 avril 2020.
Comme dans beaucoup de pays du monde, le personnel soignant à Bogota est salué pour son travail lié à la pandémie de coronavirus, le 24 avril 2020. REUTERS/Luisa Gonzalez
7 mn

Les infirmiers sont en première ligne face au coronavirus. De l'Europe aux Amériques en passant par l'Afrique et le Moyen-Orient, RFI leur donne la parole. En Colombie, Bogota, la capitale, est la ville qui compte le plus de cas de Covid-19. Juan Sebastian Gonzalez y fait face. Cet infirmier de 24 ans ne se laisse pas abattre par les conditions de travail difficiles.

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De notre correspondante en Colombie,

Un jour sur deux, au petit matin, Juan Sebastian Gonzalez quitte la maison, dans le nord de Bogota, où il vit avec sa mère et sa grand-mère, pour la clinique. Il débute sa garde à 7 heures. Sa première épreuve : la rue et les transports en commun. Il ne met plus son uniforme d'infirmier pour faire le trajet de 25 minutes.
« La dernière fois, aucun taxi n'a voulu me prendre. Du coup, je prends le bus. Être habillé en blanc m'isolait. Quand les gens me voyaient, ils changeaient de wagons. Mais le plus dur, c'est l'angoisse pour nos proches. La peur d'être un danger pour eux. Avec des collègues, on fait des exercices pour garder l'esprit clair. Par exemple, dans le service d'urgence, on a créé un espace neutre où on ne doit pas parler du boulot. Le but est de libérer la charge émotionnelle. »

Des choix éthiques et moraux difficiles

Une fois arrivé au travail, il doit se désinfecter. Une pièce a été aménagée pour éviter toute contamination dans le service d'urgence où il travaille en alternance avec le service d'hospitalisation. Après son changement de tenue, Juan Sebastian entame ses 12 heures de travail ou plus selon l'état de ses patients. À 24 ans, ce métisse natif de Bogota, dont la famille est originaire de Tolima et de Barranquilla, a la tête sur les épaules. « J'ai fini ma formation à l'Université nationale de Colombie en juillet l'an dernier. Dès septembre, j'ai commencé à travailler. Je savais que le métier était dur. Avec mes camarades, nous étions conscients du manque de personnel, de la surcharge de travail et de la précarité de l'embauche. Cette crise a fait éclater au grand jour cette précarité du système de santé. »

Mais sa formation ne l'a pas préparé à faire face à une pandémie mondiale de ce type. Il partage sa crainte quant à certains choix éthiques et moraux : « Lors d'un arrêt cardiaque, tous les codes médicaux exigent la réanimation du patient pour lui sauver la vie. En période de pandémie, on peut être amené à appliquer, comme en Italie et en Espagne, le code de guerre. On classifie les patients. Les patients âgés de plus de 65 ans ne sont pas réanimés. Des collègues espagnols et italiens nous ont raconté qu'ils ont dû choisir à qui donner les machines d'assistance respiratoire. Choisir entre des jeunes de 24 ans ou un homme de 65 ans, j'espère que je n'aurais pas à le faire. »

La crainte du manque de matériel de protection

Le jeune homme a l'âme d'un militant. Il s'est engagé dès l'université dans des organismes pour défendre ses droits, tout comme aujourd'hui dans les syndicats. L'infirmier craint que les stocks de masques promis par le gouvernement ne soient pas suffisants ou n'arrivent pas à temps. « La clinique nous donne des kits de protection. Le kit Covid-2 comporte un masque de haute efficacité N29, un masque classique, un bonnet, deux combinaisons jetables et deux paires de gants. Le kit Covid-1 est le même, sans le N29. On a des lunettes et une visière de protection. Mais il n'y a pas assez de visières pour chacun. On doit les désinfecter et les partager. Ça fait peur, alors on apporte son matériel. J'ai acheté un masque N100 avec deux filtres de carbone. » D'après l'OCE, l'organisation collégiale de l'infirmerie, 302 cas de coronavirus ont été recensés chez le personnel soignant colombien.

Pour le moment, la Colombie n'a pas atteint le pic de la pandémie et les hôpitaux et cliniques sont déjà en manque de matériel de protection. À travers tout le pays, des manifestations sont organisées aux abords des hôpitaux par le personnel soignant pour réclamer le nécessaire. Cette situation a poussé de nombreux infirmiers et infirmières à la démission. « J'ai pensé à la démission. Mais la situation est critique. On peut aussi être contaminé dans la rue. Avec des collègues, nous voulions louer un appartement près de la clinique. Mais à cause des règles imposées par le gouvernement, aucune résidence n'accepte les déménagements. Puis, j'avais aussi peur de ne pas pouvoir trouver du travail. »

800 jeunes infirmiers diplômés en urgence

Pour pallier le manque de personnel, le gouvernement a avancé la remise des diplômes de 800 jeunes infirmiers, avec le décret 538, pour qu'ils puissent prêter mains fortes à partir du mois de mai. Juan Sebastian voit cette annonce d'un mauvais œil même s'il confirme le besoin d'aide : « L'unité de soins intensifs a un infirmier pour cinq patients ou un pour dix. Avant la pandémie, on a eu, en service d'hospitalisation, un infirmier pour trente-cinq patients. Les premiers jobs que trouve un jeune infirmier sont dans les services d'urgence ou d'hospitalisation et c'est ce que l'on enseigne en fin de formation dans les universités. Un décret dit que s'il manque un semestre ou un an, on peut être diplômé. Je suis contre. faire des recrutements de personnel sans pratique ni connaissance, c'est l'utiliser comme chair à canon. C'est une chose d'avoir la vocation, une autre d'être suicidaire. »

Selon les données du Registre public des prestataires de services de santé, la Colombie compte 5 396 lits en soins intensifs, soit en moyenne 11,1 lits pour 100 000 habitants. Le pays devrait sortir progressivement du confinement à partir du 25 mai.

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