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Cinéma: «Canción sin nombre» de Melina León, les bébés volés du Pérou

Georgina, la vendeuse de pomme de terre et Pedro le journaliste, interprétés par Pamela Mendoza Arpi et Tommy Parraga, sont les deux principaux protagonistes du film de Melina Leon.
Georgina, la vendeuse de pomme de terre et Pedro le journaliste, interprétés par Pamela Mendoza Arpi et Tommy Parraga, sont les deux principaux protagonistes du film de Melina Leon. SDDistribution

C'est un premier long-métrage émouvant et réussi qu'a signé la jeune réalisatrice péruvienne Melina León. Canción sin nombre, la chanson sans prénom, qui sort ce lundi sur les écrans à la faveur du déconfinement des cinémas, lui a d'ailleurs valu d'être la première réalisatrice du Pérou à être sélectionnée à la Quinzaine à Cannes et de remporter notamment en festival le prix spécial du jury de Biarritz.

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Pérou, 1988. Le film s'ouvre sur des images d'actualité. Des images en noir et blanc, pixelisées de Unes de journaux ou télévisées. Les temps sont incertains et violents. Hausse des prix, manifestations, opérations de l'armée, attentats et répression, guérilla, et pour clore la séquence le président Alan Garcia et deux fillettes anonymes dans un dortoir. Nous sommes en 1988, pendant la première présidence d'Alan Garcia qui s'est suicidé en avril 2019, la veille de son arrestation dans le cadre de l'enquête sur le scandale Odebrecht. Un premier mandat marqué par les attaques du Sentier lumineux et de la guérilla de Tupac Amaru, une crise économique et financière (qui toucha l'ensemble du continent latino-américain). Il fut ensuite accusé de corruption et de disparitions forcées par des organisations de défense des droits de l'homme.

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Georgina, Leo et Pedro

Sur le générique, une voix de femme chantonne une berceuse. C'est la chanson qui a donné son titre au film, inspiré de faits réels. La femme, c'est Georgina, magnifiquement interprétée par Pamela Mendoza Arpi, actrice venue du théâtre après être passée par la case de l'anthropologie. Dans le film, elle forme avec Léo (Lucio Rojas), débardeur et danseur traditionnel de ciseaux, un jeune couple d'émigrés de l'intérieur du pays. Ils vivent dans une petite maison isolée sur la falaise à Villa El Salvador dans la banlieue sud de Lima. Paysage de brume froide et de sable, inhospitalier où viennent échouer tous ceux qui ont du fuir leurs montagnes, la pauvreté et la violence, sur fond de rumeur d'océan Pacifique.

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Georgina, Léo et leur famille sont des réfugiés: ils ont fui la violence de l'intérieur, de la guérilla, de l'armée et des paramilitaires, pour chercher refuge et travail dans la capitale, Lima.
Georgina, Léo et leur famille sont des réfugiés: ils ont fui la violence de l'intérieur, de la guérilla, de l'armée et des paramilitaires, pour chercher refuge et travail dans la capitale, Lima. SDDistribution

Georgina entend à la radio une annonce d'une clinique qui propose gratuitement son aide aux femmes enceintes. Elle y accouchera et son bébé, qu'elle ne verra jamais, lui sera volé dès la naissance. La clinique est en fait une organisation mafieuse qui, avec la complicité de magistrats haut placés, fait du trafic d'enfants notamment avec l'Europe où les enfants sont « vendus » comme étant de petits orphelins du conflit. Pour Georgina commence alors un chemin de croix pour essayer de retrouver son bébé. Femme et indienne, elle cumule les handicaps et se heurte à l'indifférence de l'administration.

Elle va chercher le soutien d'un journaliste Pedro, son alter ego en quelque sorte car homosexuel et donc appartenant à un groupe réprimé, et le double, dans la vraie vie, du père de la réalisatrice, Ismaël León à qui le film est dédié, qui avait alors enquêté pour son journal La Republica sur le trafic de bébés volés.Dans le film Pedro, interprété par Tommy Párraga, est écarté de l'enquête sensible sur laquelle il travaillait (les exactions du commando paramilitaire Rodrigo Franco qui liquidait tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir des liens avec le Sentier lumineux), pour seconder Georgina dans la quête de son enfant.

La vie est faite d'obliques. De lignes ascendantes comme la falaise que grimpent Léo et Georgina pour rejoindre leur travail, d'escaliers que l'on monte péniblement comme Georgina pour aller accoucher ou le couple pour dénoncer le vol au tribunal, et de descentes, parfois aux enfers après la disparition du bébé. Des obliques soulignés par la musique de la compositrice Pauchi Sasaki, qui accompagne la fragilité des personnages avec les cordes et la harpe andine au son un peu aigrelet, et le cadre serré du film (image 4x3) qui crée aussi une intimité avec les personnages. Une intimité d'autant plus forte que Pedro le journaliste, Georgina et Léo, quoique socialement très éloignés, sont tous des pudiques et des taiseux. Par tempérament, par culture, par nécessité.

Cancion sin nombre de Melina Leon.
Cancion sin nombre de Melina Leon. SDDistribution

Un film en noir et blanc, un pays gris

Des taiseux et des obstinés.Georgina, dans la quête de son bébé, et Pedro dans ses enquêtes qui dérangent. « Vous, les journalistes, vous vous fourrez toujours dans des histoires... », dit à Pedro un de ses contacts auquel il est venu demander de l'aide... « Et en plus, tu veux ma mort ! ». Alors que Pedro et son ami s'extasient sur le Boeing qui atterrit à Lima avec ses 400 passagers, touristes et hommes d'affaires, Georgina et les siens chantent en quechua une complainte qui raconte comment l'autocar les arrache à leur village et à leurs arbres et leurs « chères pierres » des montagnes d'Ayacucho... Racisme, exploitation de la pauvreté, violence sociale et politique, chantage et corruption... le noir et blanc du film, travaillé par le chef opérateur Inti Briones nous brossent le tableau presque documentaire d'un Pérou bien gris.

Dans les années 80, quelque 200 bébés furent volés au Pérou et grâce aux articles d'Ismaël León, quelques enfants d'alors ont pu retrouver leurs parents biologiques. Mais c'est le scénario d'un autre film. « Célibataire, mariée, veuve ou divorcée, mère ou non, tu es bonne à rien avec un ou deux bébé, trois, quatre, cinq, six », chantent les enfants qui jouent à la marelle dans le patio de la maternité clandestine. Georgina, comme d'autres mères, n'a pas eu le temps de donner un prénom à son bébé, sa berceuse est une Canción sin nombre.

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