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Reportage

États-Unis: sept mois après la mort de Breonna Taylor, la colère persiste à Louisville

Le 13 mars 2020, Breonna Taylor, une jeune ambulancière afro-américaine de 26 ans, était abattue dans son appartement par la police.
Le 13 mars 2020, Breonna Taylor, une jeune ambulancière afro-américaine de 26 ans, était abattue dans son appartement par la police. RFI/Carlotta Morteo
15 mn

Le 13 mars 2020, Breonna Taylor, une jeune ambulancière afro-américaine de 26 ans était abattue dans son appartement par la police. Trois policiers de Louisville, au Kentucky, qui pensaient trouver chez elle une cache de drogue, avaient fait irruption dans son appartement en défonçant le porte d’entrée. Un drame qui, au même titre que le meurtre de George Floyd, est devenu un symbole des violences policières aux États-Unis. D’autant que la décision de ne poursuivre aucun des trois policiers pour homicide – un seul doit répondre de mise en danger de la vie d’autrui – ne satisfait pas les manifestants qui occupent une place du centre-ville de Louisville depuis plus de quatre mois.

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Qu’il pleuve ou qu’il vente, cela fait 138 jours qu’ils sont là et ils comptent bien y rester. Sur la place Jefferson Square, en plein cœur de Louisville, des gens viennent tous les jours déposer une bougie, une fleur, un message, en la mémoire de Breonna Taylor. C’est aussi ici que l’on vient acheter un tee-shirt, bracelet ou masque estampillés Black Lives Matter. Il s’agit de financer la cause et de porter partout les couleurs noires du mouvement né en 2013 pour dénoncer le racisme systémique envers les Noirs. 

Mobilisation

Sur la place, Marcia Lahorne, une habitante de Louisville, tient avec fierté son stand depuis le premier jour de la mobilisation. « Toute sorte de gens m’achètent un petit quelque chose, mais je dois t’avouer surtout des Blancs ! Et ça m’a étonné au début, mais c’est génial ! s'enthousiasme-t-elle. Tout le monde nous soutient, j’ai dû réimprimer des tee-shirts au moins 50 fois, ça ne s’arrête pas. On est toujours là après plus de 100 jours pour essayer de faire comprendre à tous que toutes les vies comptent, et qu’on a quand même l’impression que nous les Noirs ont est souvent visés par la brutalité policière, encore et toujours. On est en 2020 et l’impunité continue ».

Depuis le jugement, il y a beaucoup moins de monde qu’avant paraît-il. Mais ils sont toujours au moins une trentaine à se relayer tous les jours sur la place. Une présence essentielle selon Jason, qui tient aujourd’hui le stand de hot-dogs, servis gratuitement ou sur participation libre. « Les procédures policières vont être réétudiées, une action en justice doit déterminer bientôt si certaines pièces du dossier peuvent être rendues publiques, donc je pense que continuer la pression est une bonne stratégie ».

Pantalon moulant, veste dorée, il porte une casquette sur laquelle est écrit  : « depuis 1969, les gays et les Noirs ensemble » en référence aux liens historiques qui unissent les luttes noires et homosexuelles. La marche du samedi 10 octobre qui a réuni plus de 500 personnes, en majorité des personnes blanches, est la preuve selon Jason que même après des mois de mobilisation, quand les médias ne sont plus là pour couvrir, le soutien au mouvement Black Lives Matter perdure et est largement partagé dans la population. 

L’éveil des consciences 

Si l’ambiance est certes conviviale mais quelque peu chaotique, c’est aussi pour beaucoup un lieu d’expérimentation du militantisme. Des chants, des slogans ont été inventés, tout le monde les connaît, et les scandent lors des marches qui ont lieu tous les week-ends depuis le mois de mars.

Un grand Noir au look de rappeur s’active pour rassembler ce petit monde, en vue de tourner une énième vidéo qui sera postée sur les réseaux sociaux. Il s’appelle Christopher Lewis et il s’est donné une mission. « Peu importe le nombre de personnes, ce qui est important, c’est de pousser les gens à aller voter pour changer les choses, changer les lois. On a besoin d’égalité, on a besoin d’un système éducatif plus juste, on a besoin que les violences policières discriminatoires et injustifiée s’arrêtent. Il faut que les gens s’éduquent à la chose publique, parce que ça ne sert à rien de protester si les gens ne font pas usage de leur droit de vote ».

D’autant qu’une très grande majorité des manifestants sur cette place sont des jeunes d’à peine 20 ans, qui voteront pour la première fois cette année. Mina Loser, 19 ans, blondinette au visage de poupée, vient ici deux à trois fois par semaine, alors qu’elle n’avait jamais milité avant. « Moi, je ne me suis jamais sentie discriminée, contrairement à beaucoup de gens ici. Les Afro-Américains à qui j’ai parlé ont, eux, toujours eu peur des flics. Ils n’étaient même plus choqués par ce qu’il se passait, alors que pour moi c’est inconcevable. Je n’ai jamais ressenti ça et ce n’est pas juste qu’ils aient à le subir, donc je considère que c’est mon devoir de me battre avec eux ».

Mina juge donc les candidats à la lumière de leur engagement pour l’égalité, elle votera Joe Biden, et surtout pour sa colistière. « Il fallait voir le discours de Kamala Harris l’autre jour ! Elle a parlé avec la mère de Breonna Taylor, elle est venue ici, elle veut que justice soit faite, et c’est ça qui compte le plus en ce moment ». Les divergences politiques existent toutefois au sein du mouvement, beaucoup préfèrent ne pas se prononcer.

Risque de radicalisation 

Faute d’être entendus, certains se radicalisent. Il y a quelques temps, une milice, armée jusqu’aux dents, que certains qualifierait de « suprémacistes noirs », est venue ici, et son discours très radical a semé le trouble parmi les manifestants. Mais le message qu’on veut absolument promouvoir sur la place, c’est celui de l’unité. « Je pense que nous, les gens de Louisville, qui sommes d’ici, nous sommes unis, on fait partie de la même communauté, on est comme une famille ».

Pour dissuader quiconque voudrait à nouveau troubler la paix, les manifestants de Louisville sont protégés, par une milice armée interraciale justement. « Je suis équipé de mon gilet pare-balle, de mon fusil, explique l’un des membres de ce groupe d’autodéfense. Je fais partie de la Garde des Pharaons. Il s’est passé beaucoup de choses ici, on est là pour surveiller et s’assurer que personne ne veut faire de mal à tous ces gens. Les bigots, les racistes, la police, n’importe qui ».

Si la mobilisation a été très pacifique et inclusive dans l’ensemble, il y a bien eu des violences, deux policiers ont été blessés, et surtout des pillages en marge non seulement des premières manifestations au mois de mai, mais à nouveau il y a deux semaines, après la décision de justice controversée sur le cas des policiers impliqués dans la mort de Breonna Taylor. Des images d’émeutes, retransmises sur toutes les chaînes nationales, qui ont choqué l’opinion, tué le commerce du centre-ville, et visiblement mis dans l’embarras les candidats en lice pour le poste de sénateur du Kentucky.

Lundi 12 octobre, l’actuel leader de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell et son adversaire démocrate, Amy McGrath, qui a fait carrière dans l’armée, s’affrontent lors d’un débat télévisé. Mais tous les deux bottent en touche à la question : « Pensez-vous que justice a été faite ? ». Tous les deux regrettent une « tragédie » humaine, se désolent plus ou moins des injustices raciales dans le pays, mais condamnent surtout les pillages et insistent sur la nécessité de respecter la police.

Depuis, sur la place Jefferson, face aux télévisions locales, les leaders du mouvement Black Lives Matter s’efforcent de mettre en avant des cas de bavures policières qui concernent des Blancs. Sur la place, Brad Harrison journaliste chez UrbanMaxx, un média local qui s’adresse à la communauté afro-américaine monte sur scène accompagné d’une femme blanche qui porte un tee-shirt représentant son fils, Justin Riggs, un jeune Blanc abattu par la police le même soir que Breonna Taylor : « Quand j’ai rencontré cette maman, j’ai considéré qu’il était de mon devoir de médiatiser son histoire. En général, je parle au nom des Afro-Américains parce que, bon, je suis Noir, et puis parce qu’il y a évidemment une différence de traitement en matière de violence policière. Mais l’impunité de la police de Louisville nous concerne tous en tant que communauté ».

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