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États-Unis: dans le Missouri, les locataires s’organisent pour empêcher les expulsions

Manifestation du collectif KC Tenants devant le palais de justice  de Kansas City.
Manifestation du collectif KC Tenants devant le palais de justice de Kansas City. RFI/Carlotta Morteo
18 mn

Depuis le début de la pandémie, 60 000 Américains ont été expulsés de leur domicile. C’est une autre facette de la crise sanitaire et sociale que traversent les États-Unis. De plus en plus d’Américains n’arrivent plus à payer leur loyer parce qu'ils sont au chômage ou que leurs revenus ont diminué. Quarante millions de foyers vivent aujourd'hui sous la menace de perdre leur logement.

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De notre envoyée spéciale,

Début septembre, le gouvernement a décidé d’un moratoire sur le paiement des loyers mais les expulsions continuent dans certains États. À Kansas City, dans le Missouri, une association de locataires est devenue en moins de deux ans l’une des plus puissantes organisations citoyennes aux États-Unis. KC-Tenants, créée par une jeune femme, Tara Raghuveer, est aujourd’hui un laboratoire militant avec des ambitions politiques très à gauche et un modèle pour les milliers de collectifs de locataires qui essaiment dans tout le pays. 

« Le pouvoir aux locataires ! Le pouvoir au peuple », c’est le slogan de KC-tenants. Ce jeudi matin, malgré les températures hivernales, ils sont au moins 130 rassemblés devant le palais de justice de Kansas City. Vêtus de tee-shirts jaunes, sur lesquels est imprimé un taureau, symbole de la ville, ils bloquent l’entrée du tribunal. Ceux dont le jugement d’expulsion du domicile doit être rendu pour non-paiement du loyer se sont enchaînés aux portes. Leur objectif est d’empêcher la tenue de l’audience.

Pendant trois heures, les slogans s’enchaînent, interrompus par l’intervention d’une militante, Ashley Johnson, invitée à prendre le mégaphone pour témoigner de sa propre expérience et de son attachement à la cause.

« Mon arrière-grand-mère était esclave, ma grand-mère était pauvre, ma mère était pauvre, et je suis pauvre, j’ai un enfant de 8 ans, il est pauvre. J’ai été expulsée à de multiples fois, parce qu’ils s’en foutent. Pour eux, la seule chose qui compte, c’est l’argent. Ils augmentent le loyer et tu finis à la rue à dormir dans ta voiture. Ils n’ont aucun cœur, aucun remords. Ils s’en foutent de nous. »

Puis, c’est au tour d’une jeune femme expulsée cet été de prendre la parole. « Si je suis là aujourd’hui, c’est parce que ça fait six mois que j’ai l’impression d’être une mère indigne qui n’arrive pas à payer son loyer. J’ai traversé le Covid en essayant de survivre. »

Un moratoire sur les expulsions non respecté

KC-Tenants exige le respect du moratoire sur le paiement des loyers pris par le gouvernement fédéral et qui se prolonge jusqu’en décembre. Ce moratoire, destiné à aider les locataires à traverser la crise économique liée au Covid-19, n’est visiblement pas appliqué dans les États tels que le Missouri, où se trouve Kansas City. Les bailleurs qui ont des méthodes bien rôdées pour expulser les locataires n’ont pas de difficultés à contourner cette injonction venue de Washington. Des pratiques en court dans le secteur de l’immobilier locatif que Lisa Turner, une militante de KC-Tenants, dénonce : « La majorité des bailleurs ne vivent même pas à Kansas City ou dans le Missouri. Ce sont des fonds de pension ou de grosses entreprises qui n’ont pas la moindre idée des conditions de vie de leur locataire. Ils achètent souvent des appartements en lots, qu’ils ne visitent même pas. Ils en confient la gestion à un intermédiaire, qui lui se paye un salaire en effectuant le plus d’actes possibles : l’écriture des contrats, l’état des lieux, une augmentation de loyer par-ci, un nettoyage de l’appartement par-là, etc. Ils n’ont aucun intérêt à garder un locataire pendant longtemps. »

Pour avoir le plus de turnover possible, les bailleurs rédigent en général des contrats très longs qui incluent de nombreuses clauses leur offrant l’embarras du choix pour trouver une excuse pour expulser le locataire. Il suffit qu’il héberge une personne plus de dix jours chez lui, ait laissé la poubelle sur le pallier, ou encore ait fait un peu trop de bruit un soir…

Et ce sont des pratiques qui visent tout particulièrement les logements qui peuvent bénéficier d’une aide sociale. Comme l’offre de logements à faible loyer est insuffisante pour répondre à la demande, les bailleurs ont la garantie de toujours trouver un nouveau locataire. Fins connaisseurs des recours juridiques, les représentants des bailleurs savent également qu’ils ont toutes les chances de gagner en cas de procès.

Les dossiers s’entassent sur le bureau de KC-Tenants et c’est la communauté noire qui est la plus touchée par les expulsions, notamment les femmes noires. Jenay Manley est l’une des têtes de file de KC-Tenants. Elle prône des solutions radicales et ne s’en cache pas : « En réalité, le moratoire n’est pas la solution, car il prévoit le remboursement de tous les impayés d’un seul coup en décembre. La solution serait d’effacer cette dette et que l’État paie. Ce n’est pas de la faute des gens s’il y a une pandémie, et ce n’est pas parce qu’ils ne peuvent plus payer leur loyer que les gens doivent se retrouver sans domicile ! »

Tara Raghuveer, fondatrice de KC-Tenants

La fondatrice de KC-Tenants, Tara Raghuveer, est une jeune femme menue de 31 ans. Elle se fait discrète dans la foule rassemblée devant le tribunal, mais quand l’un des policiers embarque sans raison une jeune manifestante, elle n’hésite pas à monter au front, caméra au poing, suivie de près par tout le groupe. La militante relâchée et la manifestation terminée, Tara accorde une rapide interview à la télévision locale : « Notre permanence téléphonique reçoit une douzaine d’appels par jour de locataires qui font face à des expulsions en ce moment même, des gens qui n’ont plus de travail depuis des mois, qui ne savent plus où aller, qui survivent en habitant dans leur voiture. Il y a des gens qui sont venus nous voir aujourd’hui à la manifestation qui n’ont plus de maison et qui ont eu pour la première fois le sentiment de ne plus être seuls ».

Tara Raghuveer a grandi à Kansas City. D’origine indienne, diplômée de Harvard, une carrière prometteuse l’attendait, mais elle a choisi de revenir dans sa ville : « J’ai grandi à Kansas City dans un quartier blanc, riche, même si mes parents indiens n’étaient pas particulièrement aisés quand ils sont arrivés. Mais j’ai vécu dans une bulle toute mon enfance, j’ai eu accès à d’excellentes écoles publiques, des bibliothèques, de nombreux équipements sportifs et culturels, c’était le luxe. C’est en étudiant le phénomène des expulsions à l’université, puis en rentrant ici, que mon univers a explosé en plein vol. Parce que bien sûr, à quelques rues de ma petite bulle, il y avait des gens en souffrance. Et puis surtout, j’ai découvert que dans notre ville, des gens avec qui j’avais grandi, gagnaient leur vie en exploitant d’autres personnes. J’ai pris conscience que je jouais un rôle dans ce système d’oppression, dont bénéficient les Blancs, les capitalistes, les profiteurs, en exploitant les habitants des quartiers noirs de la ville. C’est devenu très personnel quand mon voisin m’a fait visiter l’immeuble qu’il gérait comme s’il était le chef d’un bidonville. Il utilisait son arme pour menacer les gens qui ne payaient pas le loyer à temps. ça m’a choquée et depuis sept ans, je collecte des données de manière obsessionnelle. »

Tara Raghuveer coordonne les campagnes d’information, les formations en interne ou la constitution de syndicats de locataires dans les immeubles. Mais elle a aussi réussi à faire signer par la mairie de Kansas City la charte des droits du locataire rédigée par le collectif. Une première victoire en demi-teinte puisque l’engagement de la municipalité n’a pas été suivi ni d’actes concrets, ni des financements nécessaires. D’où l’ambition de Tara Raghuveer d’aller plus loin : « On pense que les gens qui sont les plus concernés par les problèmes sont ceux qui sont les plus à même de trouver des solutions. Donc, dans les prochaines années, on se prépare à faire participer des membres de l’organisation aux élections locales ». Elle pense tout particulièrement à Jenay Manley : « Qu’une personne comme elle, ait l’audace de participer à une élection municipale pour défier ces élus qui ne nous représentent pas, ce serait un pas très important pour notre organisation. Mais ce n’est qu’un moyen parmi d’autres, on continuera à prendre les choses en main comme on l’a fait aujourd’hui. »

Si Tara Raghuveer devait placer KC-Tenants sur le spectre politique américain, ce serait dit-elle le plus à gauche possible, mais la dénomination importe peu : « Quant Tania, une femme noire, me raconte qu’elle va voir les services administratifs en charge du logement, et qu’elle se dispute avec une autre femme noire qui attend pour obtenir son aide au logement, Tania elle-même se dit “on ne devrait pas être en train de se battre entre nous mais on devrait combattre les gens au pouvoir qui ont créé ce système corrompu et dont on ne voit que les miettes". La critique de Tania est une critique anticapitaliste et elle n’a pas eu besoin de lire Marx pour la formuler.  »

Pour Tania Caldwell, membre de la première heure, le secret du succès de KC-Tenants, c’est aussi le lien qui s’est tissé entre les militants de l’association. « Lors de notre premier rendez-vous le 17 février 2019, nous n’étions que douze personnes, la semaine d’après 35, la semaine d’après 70, ça n’arrête pas de grandir. C’est un espace relationnel, on apprend à se connaître personnellement et intimement, parce qu’il faut qu’on soit très proches pour s’entraider et faire avancer cette cause qui littéralement est une question de vie ou de mort pour beaucoup de gens. Tisser de vraies relations c’est la base de notre mouvement, on ne se retrouve pas uniquement pour organiser des actions, on passe aussi du temps ensemble, on se voit en dehors, on s’aime. »

À long terme, l’objectif de KC-Tenants est de garantir à tous un logement digne, en faisant notamment construire et gérer des bâtiments par la puissance publique, dans un pays où l’immobilier est une affaire privée, sur un marché très sensible aux spéculations.

Le centre-ville de Kansas City est lui quasi-déserté par les employés de bureaux qui travaillent à domicile à cause du Covid en ce moment. Les seuls fantômes de la ville, et ils sont nombreux, sont des gens sans domicile fixe, qui dorment dans les parcs essentiellement. Depuis janvier, plus de 60 000 personnes ont été expulsées de leur logement, mais ils seraient 500 000 sans domiciles aux États-Unis, actuellement.

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