Entretien

Joe Biden, «une présidence de transition»

Le président élu Joe Biden dans son fief à Wilmington, dans le petit État du Delaware, le 10 novembre 2020.
Le président élu Joe Biden dans son fief à Wilmington, dans le petit État du Delaware, le 10 novembre 2020. AP - Carolyn Kaster
Texte par : Mikaël Ponge
7 mn

« L'Amérique de retour ». Promesse de Joe Biden, le 46e président des États-Unis, lors de la présentation de ses futurs principaux ministres, le 24 novembre 2020. Les démocrates au pouvoir, une aubaine pour les médias conservateurs du pays quoi qu'en dise Donald Trump. L'analyse de Valérie Beaudoin, chercheure associée à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, à l’université du Québec à Montréal, spécialiste des États-Unis et de ses médias.

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RFI : « L’Amérique de retour au centre du monde. » On est aux antipodes de ces quatre dernières années ?

Valérie Beaudoin : Oui parce qu'on va défaire ce qu'on a fait pendant quatre ans avec l'administration Trump, c'est-à-dire que les alliés de l'époque de Barack Obama étaient parfois presque des ennemis, on avait des nouveaux alliés dans des dictateurs ou des gens beaucoup plus controversés dans l'administration Trump, et là ce qu'on veut faire c'est revenir vous l'avez bien dit « au centre » avec un rôle de leadership qu’avaient les États-Unis auparavant, on veut continuer à collaborer avec nos alliés. On sait déjà que Joe Biden veut par exemple rejoindre l'accord de Paris sur le climat ou l'Organisation mondiale de la santé. Il faut donc reconstruire toute cette relation, mais l'administration Biden ne pourra pas revenir quatre ans en arrière au premier jour du mandat, cela va prendre du temps.

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Il y a des marqueurs forts adressés aux communautés, aux marchés, aux alliés des États-Unis. Joe Biden tente-t-il de satisfaire tout le monde ?

Oui, et cela va avec ses promesses. Au niveau des gens qui ont été choisis, autant les femmes que les minorités, il l’avait dit : je vais m'entourer de gens qui représentent l'Amérique parce que l'Amérique n'est pas uniquement un homme blanc de 60 ans et plus. Les États-Unis ce sont aussi des jeunes, des hispanophones, des Afro-Américains, des femmes… Joe Biden va donc s'entourer de ces gens-là, pour tenir sa promesse et pour représenter le plus possible l'Amérique dans son ensemble, avec des gens d'expérience, des gens qui étaient là dans l’administration Obama.

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Mais n’est-ce pas justement le troisième mandat de Barack Obama ?

Beaucoup vont dire ça, mais il ne faut pas oublier que Joe Biden est une présidence de transition parce qu'il serait très surprenant qu'il ait un deuxième mandat. Il a 78 ans, dans quatre ans il sera assez âgé, donc on est là un peu pour défaire ce qui a été fait dans la précédente administration et on peut imaginer que la prochaine administration démocrate aura peut-être son identité propre.

Vous êtes aussi spécialiste des médias américains. Parlons de la relation entre Donald Trump et ces médias conservateurs, Fox News, le New York Post. L'histoire d'amour est-elle terminée ?

On parle beaucoup de divorce entre les deux, mais ça faisait quelques temps déjà qu'on avait peut-être une certaine division entre Fox News et Donald Trump. Le président n'hésitait pas à décrier Fox lorsque la chaîne pouvait le contredire. Il se plaignait beaucoup des sondages de Fox qui pouvaient donner une avance à Joe Biden, mais c'est vraiment avec l'Arizona, lorsque Fox a annoncé que l’État revenait à Joe Biden avant tous les autres réseaux de médias, c'est là que cela a empiré, et donc qu'on a demandé aux partisans d'aller plutôt vers d'autres réseaux conservateurs. Jared Kuchner, le gendre de Trump, le soir de l'élection, a même appelé  Rupert Murdoch pour demander le retrait de cette information sur l'Arizona. Bref un certain divorce c'est vrai, pour le moment.

Est-ce la fin du mariage de raison entre Rupert Murdoch, propriétaire de Fox et du New York Post, et Donald Trump ?

Le divorce entre les deux hommes a commencé avant l'élection, justement à cause des critiques défavorables au président. Mais la victoire annoncée en Arizona, le soir de l'élection, c'est là qu'on a senti la rupture. Il ne faut pas oublier aussi que Monsieur Murdoch, selon ce que l'on sait, se préparait déjà à une victoire de Joe Biden, et malgré tous les efforts de la famille Trump pour faire retirer cette victoire en Arizona, on a tenu bon du côté de Fox.

Depuis, Donald Trump promet des pertes d'audience considérables pour Fox. Au contraire, l'arrivée des démocrates à la Maison Blanche n'est-elle pas une forme d'aubaine pour les médias conservateurs ?

Il pourra y avoir une perte, et on le voit après chaque élection, par exemple quand Donald Trump a été élu, cela n'a pas profité à MSNBC, un média plutôt démocrate. Mais Fox est toujours un contrepoids lorsqu'il y a un démocrate à la Maison Blanche, donc on a l'impression que la chaîne va reprendre ce rôle de critiques du pouvoir, de critiques de l'administration de Joe Biden, car tout le reste du paysage médiatique, – les gros médias –, sont beaucoup plus démocrates, donc Murdoch va vouloir sortir du lot. C'est un homme d'affaires, il était derrière Trump quand ça lui allait, mais s'il peut critiquer Joe Biden et avoir des revenus intéressants avec, il le fera.

En attendant, Donald Trump et les conservateurs se tournent vers d'autres chaînes, plus petites comme OANN ou Newsmax. Comment qualifier ces deux chaînes de télévision ?

Tout sauf non partisanes ! On parle de chaîne de droite, certains les qualifient même de chaîne d'extrême droite, ou on va parler de certaines théories complotistes, des chaînes, derrière le président Trump en disant que les résultats de l'élection sont faux, que le président sortant a gagné et qu'il ne doit pas concéder la défaite. Donald Trump s'est justement tourné vers ces chaînes parce qu'elles sont derrière lui coûte que coûte, et elles n'hésitent pas à critiquer l'opposition même quand c'est faux. D'ailleurs hier, OANN a été suspendue de YouTube pour la divulgation de fausses informations sur la pandémie. Ce sont donc des chaînes très controversées, mais ce ne sont pas des grands joueurs comme Fox News. Pour avoir une idée, en terme de revenus, Fox aura cette année 2,9 milliards de dollars de revenus estimés, 48 millions de dollars pour OANN et 26 millions de dollars pour Newsmax. Donc ces chaînes prennent de l'audience à Fox mais ce ne sont pas encore de grands joueurs.

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