Covid-19: en manque d'oxygène, Manaus sombre dans le chaos sanitaire

Les familles de patients de malades du Covid-19 font la queue pour remplir leurs bonbonnes d'oxygène à Manaus, le 15 janvier 2021.
Les familles de patients de malades du Covid-19 font la queue pour remplir leurs bonbonnes d'oxygène à Manaus, le 15 janvier 2021. AP - Edmar Barros
7 mn

Alors que la campagne de vaccination a finalement débuté la semaine dernière au Brésil, la situation est de plus en plus dramatique à Manaus. Déjà durement touchée par la première vague de Covid-19, Manaus subit aujourd’hui de plein fouet la deuxième vague avec, en plus, une mutation du virus.

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Situation « apocalyptique » semblable à celle « d’une guerre », ou encore une « tragédie humaine sans précédent », voilà comment les habitants de Manaus qualifient la crise dans laquelle s’enfonce leur ville. Les hôpitaux de la capitale de l’État de l’Amazonie sont complètement débordés et les appels de détresse se multiplient face au manque d’oxygène dans les unités de soins intensifs. Des cris de détresse comme celui posté dans une vidéo très partagée sur les réseaux sociaux.

« Ayez pitié de nous. La situation est très grave. Les gens sont en train de mourir faute d’oxygène », explique Thalita Rocha dans ce témoignage. Elle est psychologue à Manaus et vient de sortir d’un hôpital public où a été admise sa belle-mère, atteinte du Covid-19. Au téléphone, encore sous le choc, Thalita Rocha raconte ce qu'elle a vu. « C’était horrible. Les mots me manquent pour décrire ces scènes dignes d’une guerre. Les gens souffraient et mourraient asphyxiés. Imaginez : ils essayaient d’aspirer l’air et n’y arrivaient pas ».

Pour sauver sa belle-mère, Thalita et son mari ont dû acheter eux-mêmes une bonbonne d’oxygène. Mais il était trop tard. « Lorsque nous sommes arrivés à l’hôpital avec de l’oxygène, nous avons réussi à faire augmenter son taux de saturation en oxygène. Mais selon le médecin, ses organes ont lâché parce qu’elle est restée longtemps sans oxygène ». Des récits comme celui-ci sont fréquents ces jours-ci. Thalita Rocha nous raconte qu’il y a quelques jours, cinq personnes ont été découvertes mortes chez elles, décédées du Covid-19 sans que personne n’ait pu leur porter assistance.

Des ambulances transformées en unité de soins intensifs

Le manque d’oxygène dans les hôpitaux a même obligé les autorités à accepter l’aide du Venezuela, qui a envoyé plusieurs camions chargés de ce précieux gaz. Ce geste humanitaire était un soulagement, mais ce n’est pas seulement l’oxygène qui manque à Manaus. Selon Denison Vilar do Samu, secouriste du Samu local, il n’y a que très peu d’ambulances opérationnelles, à peine une cinquantaine pour une ville qui compte plus de deux millions d’habitants« 99% des gens que nous transportons à l’hôpital sont des patients atteints du Covid-19. Mais souvent, ils restent sur le brancard de l’ambulance, car il n’y pas suffisamment de lits dans les hôpitaux. De ce fait, l’ambulance est immobilisée et les autres patients doivent attendre ».

Selon l’épidémiologiste Jesem Orellana de l’institut Fiocruz à Manaus, cette crise sans précédent est le résultat de plusieurs facteurs. « D’une manière générale, l’infrastructure médicale est très précaire ici, à Manaus. Il existe une grande inégalité sociale dans la ville et la classe politique est très corrompue », ajoute ce spécialiste selon lequel la situation pèse lourdement sur le moral. Il estime que les autorités de Manaus et celles de l’État de l’Amazonie ont été tout simplement incapables de gérer la pandémie.

Mais selon Jesem Orellana, la population a aussi une grande part de responsabilité : « Si vous allez dans les quartiers populaires dans la banlieue de Manaus, les gens se comportent comme s’il n’y avait pas de pandémie. Ils ne respectent pas vraiment tous ces gestes barrières comme la distanciation sociale, la désinfection des mains ou le port du masque »À cette situation vient de s’ajouter l’apparition d’une nouvelle variante du coronavirus, poursuit le chercheur, qui qualifie Manaus de « capitale mondiale du Covid ».

La responsabilité du président Jair Bolsonaro

Selon Jesem Orellana, la ville est devenue un « laboratoire à ciel ouvert où le virus peut circuler librement ». Malgré la contamination qui va crescendo, les autorités locales n’ont pas voulu prendre de mesures restrictives. C’est seulement lundi 25 janvier que le gouverneur, sous pression, a décrété un confinement d’une semaine.

Pour le secouriste Denison Vilar do Samu, la responsabilité de ce drame incombe au gouvernement Bolsonaro qui savait depuis le début de l’année que l’oxygène allait manquer dans les hôpitaux. Il ne comprend pas pourquoi les autorités fédérales restent les bras croisés. « Je me souviens il y a quelques années, lorsque j’étais dans l’armée, on a monté un hôpital de campagne pour les victimes du tremblement de terre en Haïti. Et aujourd’hui, avec l’actuel gouvernement, on n’est même pas capable de mettre en place un hôpital de campagne pour les habitants de Manaus ! » Le secouriste demande au président de prendre des décisions pour freiner la propagation du virus. « Il devrait déjà arrêter de minimiser l’effet de la pandémie et inciter les gens à se protéger », explique Denison Vilar do Samu. Face à l’inaction du président Jair Bolsonaro dans cette crise sanitaire, les voix se multiplient pour demander sa destitution.

Je n'ai pas vu beaucoup de différence. S’il y en a eu, c’est vraiment pas grand chose. Malheureusement, la population est un peu fatiguée de tout ça, et ne respecte pas ce décret d’isolement.

A Manaus, une quarantaine peu respectée et dure à appliquer

 

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