Entretien

Colombie: «Une visite de la CIDH aurait pu contribuer à pacifier la situation»

Humberto de la Calle, membre de la Coalition pour l'espoir, ex-vice-président de la Colombie et négociateur de l'accord de paix avec les Farc, le 21 mai 2015.
Humberto de la Calle, membre de la Coalition pour l'espoir, ex-vice-président de la Colombie et négociateur de l'accord de paix avec les Farc, le 21 mai 2015. © Desmond Boylan/AP

Cela fait près d’un mois que la grève nationale paralyse de nombreuses régions de Colombie. La violente répression a laissé des traces. Les manifestants demandent de démilitariser les rues et des enquêtes sur ces violences. La ministre des Affaires étrangères a décliné une mission en Colombie demandée par la Commission interaméricaine des droits de l'Homme. Humberto de la Calle, ex-vice-président et ex-chef négociateur des accords de paix avec les Farc, livre son analyse de la situation.

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RFI : Dans quelle situation se trouve la Colombie aujourd’hui ?

Humberto de la Calle : Il me semble que la tension est un peu retombée. On parle cette semaine d'un pré-accord avec le comité de grève, sur les obligations du gouvernement de respecter le droit de manifester. Mais il y a encore des blocages de routes, des pénuries, et des régions hors contrôle surtout dans le sud-ouest et la principale agglomération du Pacifique qui est la ville de Cali.

Comment expliquer cette contestation ? Quelles sont les racines de cette crise ?

De mon point de vue, c’est l’accumulation d’une multitude de problèmes depuis des années, et la pandémie a provoqué une situation très grave en Colombie, avec l’augmentation de la pauvreté, du chômage, des millions de personnes ne peuvent plus avoir trois repas par jour et ont dû réduire leur alimentation.

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Cette situation sociale tendue a été un catalyseur, auquel s’est ajouté ce malheureux projet de réforme fiscale présenté par le gouvernement. Mais les causes sont plus profondes : en 2019 il y avait déjà eu les premières manifestations. Et même avant cela, dans un pays aussi inégalitaire que la Colombie, le mécontentement ne faisait que s’accumuler jusqu’à ces manifestations aujourd’hui qui sont inédites. On n’avait jamais eu en Colombie une telle présence dans les rues, malheureusement avec des faits de violence. J’ai l’impression que les citoyens découvrent désormais que leur voix a du poids et qu’ils agissent et participent davantage en politique.

C’est justement cette violence que rejettent les manifestants actuellement. Ce mercredi et vendredi sont des jours de forte mobilisation, cela fait près d’un mois que la grève générale a commencé, et que le mouvement se durcit, la réponse du gouvernement ne convainc pas, il est question de forte répression policière, des forces anti-émeutes (ESMAD)… Les manifestants demandent pour commencer à négocier que les rues soient démilitarisées, et que les autorités cessent de les stigmatiser comme s’ils étaient des guérilleros. Quelle est votre réaction à ces demandes ?

Je pense que le gouvernement s’est trompé sur son diagnostic. Le gouvernement a parlé de dialogue : oui, il y a une table de négociations qui se met en place avec le comité de grève. Mais en même temps, le gouvernement envoie un message qui soutient la thèse que ces manifestations seraient une sorte de complot contre la démocratie, qu’il s’agit de renverser le système politique, qu’il y a une présence d’intérêts étrangers, du Venezuela et de Russie… Tout cela me paraît une grande erreur.

Les gens comprennent qu’ils ont davantage de liberté et qu’ils peuvent conquérir les rues

Bien sûr, il y a plusieurs types de mobilisations : le comité de grève est surtout composé de syndicats, qui présentent des revendications non satisfaites depuis 2019. Et en parallèle, il y a des mobilisations de la jeunesse, des étudiants mécontents, et des jeunes qui n’étudient pas et n’ont pas de travail, qui ne voient aucun avenir. C’est là que se situent les affrontements les plus durs, et malheureusement la réponse a été l’utilisation disproportionnée de la force, on l’a vu en direct ! Il faut aussi reconnaître qu’il y a des attaques contre les forces publiques, la propriété privée, contre des citoyens non armés… Ces mouvements violents sont dommageables.

Mais il faut souligner que derrière cela, il y a un phénomène nouveau en Colombie avec ces manifestations. Et je pense que c’est dû aux accords de paix signés en 2016 grâce auxquels on a réussi à supprimer une grande partie de la violence armée de la guérilla. Donc les gens comprennent qu’ils ont davantage de liberté et qu’ils peuvent conquérir les rues. Malheureusement, cela se produit dans une situation de confrontation violente.

Cela signifie qu’il faudrait réformer la police qui était jusqu’alors habituée à se confronter à des guérilleros armés et pas à des manifestations de rue, il faut donc une réforme de la police selon vous ?

Oui, sans aucun doute. La Colombie a adopté non seulement dans ses normes, mais aussi dans la pratique, une attitude très militarisée de la police qui se retrouvait face à un ennemi dangereux. Et dans sa réponse aujourd’hui face à ces manifestations inédites, la police continue ce schéma de confrontation. Bien sûr, il ne faut pas être naïf, il y a eu des violences.

Des policiers colombiens frappant un manifestant à Cali le 10 mai 2021.
Des policiers colombiens frappant un manifestant à Cali le 10 mai 2021. Luis ROBAYO/AFP
Ce qu’il faut changer, c’est la doctrine de la police pour faire en sorte que ce soit  un organe plus civil

Tous les pays du monde ont des corps spécialisés dans la maîtrise des manifestations, alors qu’ici la répression a été très dure. Et il y a aussi eu des policiers qui ont été frappés. Mais ce qu’il faut changer, c’est la doctrine de la police pour faire en sorte que ce soit, comme le précise la Constitution, un organe plus civil, dont les principes doivent être réorientés, non pas vers une confrontation avec un ennemi, avec une conception militaire, mais en établissant que cette police doit respecter les droits de la communauté.

Le gouvernement a refusé une visite en Colombie de l’Organisation des États Américains (OEA), et de la Commission Interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH). Il dit vouloir attendre que les organes de contrôle colombiens terminent leur travail d’enquête, mais ces travaux peinent à commencer… Humberto de la Calle, quelle est votre réaction à cette décision de la chancelière Marta Lucía Ramirez de refuser cette mission ?

Cela me paraît incompréhensible et totalement inacceptable. Car, je le répète, ce que nous, les Colombiens, avons vu sur les réseaux sociaux, c’est qu’il y a réellement eu un usage disproportionné de la force. Il y a un nombre de morts qui ne fait qu’augmenter. On parle de 50 morts, la plupart dus à la police, en plus des arrestations. On parle même de disparus, je n’ai pas d’informations précises…

Et justement, une visite en Colombie de la CIDH aurait pu contribuer à pacifier la situation et à passer le message aux manifestants sur le fait que l'action de l'État ne se limite pas à la répression et qu'il y a un véritable engagement pour le respect des droits humains. Le fait que la chancelière ait refusé cette mission est totalement inacceptable

Les revendications des manifestants sont très larges. Le fait que Monseigneur Héctor Fabio Henao, le directeur de la pastorale sociale de la Conférence épiscopale de Colombie, qui est reconnu dans son travail de médiation, soit engagé dans les négociations, cela peut-il ouvrir une perspective de dialogue plus acceptable par la société civile qui manifeste et les jeunes en particulier ?

Oui et je pense en effet qu’il y a une multiplicité de revendications. Personne ne dit que c’est facile, mais il faut bien commencer le dialogue ! Il y a un cahier des charges en plusieurs points, il faut que le gouvernement s’assoie à la table des négociations pour écouter la communauté dans cette situation particulièrement inédite.

Une manifestation dans la ville colombienne de Cali, le 19 mai 2021.
Une manifestation dans la ville colombienne de Cali, le 19 mai 2021. Luis ROBAYO AFP

Mais y a-t-il une volonté politique pour y parvenir ?

C’est là qu’il y a une ambiguïté de la part du gouvernement, me semble-t-il, car parfois il favorise le dialogue, il y a des réunions avec le comité de grève qui fonctionnent, mais d’un autre côté il y a des messages de la part du président de la République qui parle de complot contre la démocratie et contre son gouvernement. Donc cela provoque beaucoup de confusion.

Mais j’espère qu’on trouvera des voies pour résoudre de façon méthodique et patiente cette situation, qui montre les mécontentements qui sont bien réels, ce n’est pas l’invention de certains qui voudraient utiliser le chaos dans la perspective des élections de 2022. Et si le gouvernement continue à croire cela, il se voile la face.

On retrouve de nombreuses revendications des manifestants dans plusieurs points qui sont inclus dans les accords de paix avec les Farc signés en 2016. Vous-même qui avez été le chef des négociations de ces accords de paix, comment analysez-vous le chemin qui reste à parcourir, car la mise en œuvre est loin d’être achevée ?

L’accord qui a été signé avec l’ex-guerilla des FARC comprenait des mises en œuvre immédiates d’ordre militaire, comme le fait de déposer les armes, la démobilisation de la guérilla, mais il comprenait surtout une feuille de route pour le futur de la Colombie. Il y a dans cet accord plusieurs clés, comme si nous avions anticipé ce que l’État colombien devait mettre en place pour faire face à cette vague de contestation qui s’est amplifiée à cause de la pandémie, mais dont les insatisfactions montent depuis bien plus longtemps.

Je pense que la mise en œuvre de l’accord s’est faite a minima

Par exemple, dans l’accord nous avons réaffirmé le droit à la manifestation de façon pacifique, et que l’État colombien avait l’obligation d’établir des protocoles et de normes pour une réponse mesurée, entre les droits de ceux qui manifestent et des autres citoyens. Et cela n’a pas été mis en œuvre ! Même problème avec la réforme agraire très importante en Colombie même s’il y a eu quelques avancées. Je pense que la mise en œuvre de l’accord s’est faite a minima.

Le deuxième point des accords abordait la réforme politique, pour une politique plus claire, plus transparente, et plus inclusive, et ça ne s’est pas fait ! Donc, je pense que le manque de mise en œuvre réelle de l’accord contribue à ces mécontentements.

À La Havane le 12 juillet 2015 les négociateurs des Farc, Ivan Marquez (D) et du gouvernement Humberto de la Calle (G) aux côtés des médiateurs cubain et norvégien.
À La Havane le 12 juillet 2015 les négociateurs des Farc, Ivan Marquez (D) et du gouvernement Humberto de la Calle (G) aux côtés des médiateurs cubain et norvégien. REUTERS/Enrique de la Osa

Donc vous contestez ce qu’a déclaré la vice-présidente et nouvelle chancelière Marta Lucía Ramirez qui a commencé par blâmer le processus de paix pour ce qui se passe en Colombie ?

Je ne veux pas être agressif, mais ce qu’a déclaré Mme Ramirez me paraît assez stupéfiant ! Elle dit qu’à La Havane il y a eu un pacte pour la protestation et que la démocratie colombienne s’est transformée en une démocratie de rue, sans institutions, etc. Alors que bien au contraire, ce que nous avons dit à La Havane, c’est que les protestations devaient être pacifiques et que l’État devait les réguler. Mais déclarer que les perturbations actuelles viennent de ces accords est stupéfiant et ne reflète pas la réalité.

L’an prochain, en 2022, les Colombiens devront voter pour élire leur prochain président. La Colombie est en campagne, est-ce que cette crise peut s’accentuer, voire diviser davantage le pays ?

Oui, c’est possible… Mon inquiétude avec ces manifestations, ce sont les blocages de routes. Je crains que ces blocages immodérés qui se prolongent dans le temps et qui empêchent les approvisionnements des villes ne provoquent l’effet contraire de ce qui était espéré. Et qu’en réalité cela provoque un virage à droite, avec une lassitude surtout des classes moyennes urbaines qui auraient une vision plus autoritaire de la Colombie.

Nous, au sein de la Coalición de la Esperanza (Coalition pour l’espoir, en espagnol), nous avons insisté sur la nécessité de lever ces barrages, ou au moins qu’ils s’exercent sans altérer de façon massive l’approvisionnement en nourriture, en oxygène ou en bloquant des patients qui n’ont pas pu arriver à temps à l’hôpital. Tout cela ne fait que favoriser des solutions autoritaires.

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Nous n'avons aucune garantie de sécurité pour s'asseoir et négocier avec le gouvernement. Ils sont en train de tuer les manifestants dans les rues. Je ne sais pas si vous avez vu les vidéos, mais à Cali, les corps des manifestants disparus réapparaissent démembrés dans le fleuve Cauca. Tant que la répression ne cesse pas, tant que les massacres ne cessent pas, nous ne négocierons pas avec le gouvernement. !

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