Entretien

Ingrid Betancourt face à ses anciens geôliers: «Je n’ai plus de sentiment de haine envers eux»

La Franco-Colombienne Ingrid Betancourt, ancienne otage des FARC, lors de son discours face à ses anciens ravisseurs, à Bogota, le 23 juin 2021.
La Franco-Colombienne Ingrid Betancourt, ancienne otage des FARC, lors de son discours face à ses anciens ravisseurs, à Bogota, le 23 juin 2021. © REUTERS - LUISA GONZALEZ

Otage des FARC entre 2002 et 2008, la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt a été confrontée mercredi pour la première fois à d'anciens membres de la guérilla marxiste devant la Commission de la vérité, mise en place à l'issue des accords de paix de 2016 en Colombie. ​

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Elle avait été détenue par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) pendant six ans. Mercredi, avec d'autres anciens otages, la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt s'est pour la première fois retrouvée face à d'anciens membres de la guérilla devant la Commission de la vérité.

Parmi les anciens membres de la guérilla présents, l'ex-commandant des FARC, Rodrigo Londoño, alias Timochenko – Timoleón Jimenez –, qui a demandé pardon. Ingrid Betancourt, qui vit en France et avait fait le déplacement à Bogota, a ensuite pris la parole : elle a livré un témoignage poignant et dur face à ses anciens bourreaux. 

RFI : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous vous êtes retrouvée physiquement pour la première fois depuis votre libération en 2008 face aux anciens membres des FARC lors de cette session de la vérité ?

Ingrid Betancourt : Je me suis rendue compte que je n’avais pas de sentiment de haine envers eux. En les regardant, je me suis sentie apaisée. Je n’avais pas l’impression d’être devant des personnes qui m’auraient produit des sentiments de dégoûts ou de haine. Donc pour moi, c’était un accomplissement, cela m’a rassurée d’avoir réussi à passer au-delà de ces émotions qui de toute façon pèsent dans le cœur.

Mais il est vrai qu’une fois qu’on s’est tous exprimés – nous étions plusieurs ex-otages des FARC –, nous pleurions tous en même temps que chacun apportait son témoignage sur la scène [de la Commission de la vérité]. Et lorsque les FARC sont montés, ils ont eu les uns après les autres un discours très froid, très politique, impersonnel, très abstrait. Ça m’a choquée.

Vous avez d’ailleurs dit dans votre discours, mercredi, qu’ils n’avaient pas versé de larmes.

Oui, c’était tellement flagrant ! Le théâtre [où nous étions] était divisé en deux. D’un côté, toutes les victimes, et de l’autre c’était eux. D’un côté, tout le monde pleurait, de l’autre rien. C’était très fort et très visible.

Les représentants des FARC qui étaient mercredi à la Commission de la vérité ont demandé pardon. Rodrigo Londoño, ancien secrétaire des FARC, s’est exprimé juste avant vous. Il a demandé : « Acceptez-vous de nous pardonner » Est-ce que vous acceptez de les pardonner, c’est une question difficile ?

Le pardon est déjà fait. Mes compagnons l’avaient exprimé avant moi. L’un d’entre eux avait dit : « J’ai accepté de pardonner pour survivre, parce qu’il fallait fermer la porte du passé, que je puisse réapprendre à être heureux, pour cela il fallait que je pardonne. Donc j’ai pardonné. » Et je crois que nous avons tous fait ce chemin : le pardon, non pas parce qu’on nous le demande, mais parce qu’on a besoin de pardonner pour se libérer de toutes ces émotions.

Mais Rodrigo Londoño a dit quelque chose que je n’ai pas relevé sur le moment, mais qui m’a vraiment choquée. Il a dit : « J’espère que la conscience des victimes qui ne nous ont pas pardonné se réveillera un jour. » Je n’ai pas réagi parce que c’était trop fort, mais moi dans mon silence, je lui ai répondu : « Et votre conscience à vous ? Elle est où votre conscience à vous ? Quand va-t-elle se réveiller votre conscience à vous ? » 

Il faut reconnaître un chemin qui a été accompli. Ce sont des hommes de guerre qui se sont engagés à déposer les armes et qui l’ont fait, et rentrer dans la légalité, de se soumettre à la loi colombienne dans un système de justice de paix qui leur est certes favorable, mais qui est un système dans lequel il n’y a pas d’impunité. Et ça, ils l’ont accepté. Ils participent à la vie politique du pays. Et ils ont demandé pardon et ils ont aussi accepté de changer leur discours, et de ne plus parler de « rétention » (ils appelaient la prise d’otage « rétention » ce qui pour nous victimes était insupportable, car cela donne un aspect légal alors que c’est une horreur et un crime.) Ils acceptent de parler de « séquestration » et de « prise d’otage ».

Tout ce chemin-là, je le reconnais. Mais là [mercredi à la Commission de la vérité], nous étions tous dans un espace qui avait été construit pour que les victimes et les ex-membres des FARC nous puissions nous rencontrer pour la première fois pour nous regarder face à face, et essayer de comprendre ce qui nous était arrivé.

La conclusion à laquelle je suis arrivée après toute cette session, c’est que nous les victimes, nous avions fait un long chemin, mais que, eux, ils avaient encore l’armure de la guerre, incapables de se mettre à nu pour parler de leurs émotions et de leurs sentiments. Je ne pense pas que ce soit parce qu’ils ne le veulent pas. Je pense que c’est parce qu’ils ne peuvent pas. Je pense que c’est le traumatisme de la guerre. Je pense qu’ils ont une incapacité à sentir. Et c’est cette incapacité à sentir qui est le produit de la déshumanisation, processus par lequel ils sont passés, parce qu’ils ont tué de façon infâme et que cette guerre les a dénaturés.

Quand je faisais appel à leurs sentiments, c’est parce que tant que je ne vois pas chez eux des émotions spontanées, je sais que dans leur cœur ils n’ont pas compris ce qu’ils nous ont fait.

Il y a tout de même eu ces accords de paix qui ont été signés en 2016. La mise en œuvre est encore balbutiante, notamment sur la lutte contre les inégalités. La pandémie de Covid-19 est passée par là, et depuis deux mois, une crise a éclaté en Colombie, avec des grèves et la jeunesse qui se révolte. Pensez-vous qu’il y a un lien entre ces accords de paix qui ne sont pas mis en œuvre et cette effusion de colère 

Oui, tout à fait. D’abord parce que je pense que la Colombie qui a toujours remis à plus tard la solution des problèmes sociaux parce que nous étions en guerre, et que donc tout le budget était en priorité dirigé vers les forces armées qui essayaient de contenir la violence. On se retrouve maintenant dans un pays qui est en transition et parce qu’il y a eu des restrictions budgétaires à cause de la pandémie, [le gouvernement] n’a pas su répondre aux attentes d’une société et surtout d’une jeunesse qui n’a jamais eu d’opportunité.

Vous avez rencontré le président Ivan Duque ce lundi, que lui avez-vous dit ?

Je lui ai dit une des choses qui était pour moi inacceptable de la part du gouvernement, c’était qu'au moment où les jeunes sont sortis dans les rues manifester, il a réagi avec la répression. Le discours du gouvernement, c'était : « Ce sont des terroristes, des voyous. » Ça, c’est le produit encore de ces traumatismes de guerre qui fait que tous ceux qui s’opposent à l’État sont vus comme des voyous ou comme des terroristes.

Là où il y a un lien entre l’horreur que nous avons vécue et ce qui arrive en ce moment en Colombie, c’est que ces jeunes auxquels on envoie la police armée, que l’on tue – il y a eu quand même 43 morts –, c’est le résultat d’un pays, d’un gouvernement, d’un État qui voit en eux des FARC. Parce qu’ils ont l’audace de réclamer leurs droits. Et ça, c’est quelque chose de dramatique.

Des élections ont lieu en 2022. Vous ne pensez pas reprendre un mandat politique ?

Non, parce que je sens que je peux faire beaucoup plus en n'étant pas dans l’arène électorale, que je peux parler avec tout le monde, essayer d’unir des volontés, essayer de construire une alternative qui ne soit pas celle de la haine, et pas celle de la guerre.

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