États-Unis: une famille afro-américaine retrouve sa propriété spoliée dans les années 1920

La parcelle appartenant à Willa et Charles Bruce retournera à sa famille après avoir été spoliée dans les années 1920.
La parcelle appartenant à Willa et Charles Bruce retournera à sa famille après avoir été spoliée dans les années 1920. © PATRICK T. FALLON/AFP

En 1924, Charles et Willa Bruce, un couple noir, possède un terrain au bord de l’océan Pacifique, à Manhattan Beach, au sud de Los Angeles. Ils y construisent un village de vacances destiné aux Noirs qui, en raison de la ségrégation, n'ont accès qu'à très peu de plages. Mais la ville va alors exproprier les Bruce. Près d’un siècle plus tard, le comté de Los Angeles va enfin rendre ce terrain aux descendants de Charles et Willa.

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Dans les années 1920, en Californie, le complexe balnéaire des Bruce connaît un véritable succès. C’est la destination des familles afro-américaines de la région pour le week-end. Mais Charles et Willa Bruce ne vont malheureusement pas profiter longtemps de ce petit paradis.

Pour le Ku Klux Klan, il n’est pas question de permettre à cette communauté d’avoir accès à cette plage. L'organisation crève les pneus des voitures des visiteurs, tente de mettre le feu au bâtiment et harcèle les Bruce.

Alison Rose Jefferson est historienne et auteure du livre Living the California Dream: African American Leisure Sites During the Jim Crow Era. Pour elle, l’histoire de cette famille noire n’est pas unique dans la région : « Au début des années 20, les Blancs du quartier ont réussi à convaincre le conseil municipal de la ville de reprendre le terrain au couple. C’était leur moyen de chasser les Noirs. D’autres familles noires ont connu le même sort ! Et le résultat est qu'aujourd’hui : 35 000 personnes vivent à Manhattan Beach, et moins de 0,5 % sont d’origine afro-américaine ! »

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Un rêve brisé et des descendants privés d'héritage

Le couple Bruce déménage et s’installe dans le sud de Los Angeles. Mais dépossédés de leur bien, Charles et Willa qui sont devenus ouvriers, ne surmonteront pas cette épreuve et décèdent cinq ans plus tard. « Je pense que le rêve californien des Bruce – de même que celui d’autres Afro-Américains –, leurs rêves, ont été volés ! »  lance l'historienne Alison Rose Jefferson.

« Ce bout de terrain repris, c’est la perte pour le couple Bruce de leur entreprise : ça, c’est ce qui est arrivé à la génération de Willa et de Charles Bruce, continue-t-elle. Mais de ce fait, ils n’ont pas pu transmettre cette propriété à leur fils ; ce dernier, n’a pas pu non plus la transmettre à ses descendants ! »

L’histoire des Bruce est en effet une illustration parfaite du concept de « richesse générationnelle » : les descendants ont été privés d’héritage. Le terrain vaudrait 75 millions de dollars. Cet argent aurait pu être une source de richesse transmise aux enfants et petits-enfants, mais également de prospérité pour la ville de Manhattan Beach.

Une vue aérienne de Bruce's Beach, propriété de la famille afro-américaine Bruce dont ils ont été spoliés dans les années 1920.
Une vue aérienne de Bruce's Beach, propriété de la famille afro-américaine Bruce dont ils ont été spoliés dans les années 1920. © Dean Musgrove/AP

C’est ce qu’explique la militante noire-américaine Kavon Ward, fondatrice de l’association Justice for Bruce's Beach, (Justice pour la plage des Bruce, en anglais).

« Quand des familles noires ont été spoliés de leur terrain, ce n’est pas simplement cette propriété qui leur était enlevée. C’est une accumulation de capital de génération en génération qui leur échappait, explique la militante. On leur a ôté l’opportunité de devenir millionnaires ou milliardaires, d’envoyer leurs enfants à l’université, et que ceux-ci réussissent dans la vie. Je pense qu’il est temps que ce pays nous indemnise pour ce que l’on a subi. »

Un long combat

Duane Shepard est l’un des descendants de la famille Bruce. Son combat dure depuis des années. Même si les choses changent, elle remarque qu'il y a toujours des réticences au retour de leur bien spolié : « Maintenant que la jeunesse a enfin réalisé que pour obtenir justice, elle doit se battre, c’est vrai que le climat actuel favorise notre lutte. Mais, il y a toujours des gens qui enragent de nous voir obtenir justice : ils ne veulent pas de nous à Manhattan Beach Si tu restes assis silencieusement et que tu n’affrontes pas le passé, tu n’obtiendras jamais rien ! »

La descendante du couple Bruce espère faire de son combat un exemple :  « Je pense que nous sommes en train de créer un précédent et notre lutte va servir d’exemple pour les prochains combats. Des centaines de familles afro-américaines dans ce pays ont subi la même chose et donc, on peut espérer que ce sera une inspiration pour elles, pour qu’elles se défendent et obtiennent réparation. » 

Le meurtre de George Floyd, le mouvement Black Lives Matter, force les États-Unis à faire face à son passé raciste. Et le couple Bruce, spolié de sa terre, pourrait ainsi devenir un emblème de la lutte pour les réparations.

Le sénateur californien et membre de la commission sur les réparations, Steven Bradford montre le cas de Bruce’s Beach en exemple pour illustrer comment les Noirs ont été empêchés de s’élever dans l’échelle sociale. « S’ils n’avaient pas été spoliés, Charles et Willa Bruce seraient peut-être devenus comme les Hilton, les Bush ou les Kennedy. »

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